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La revue du témoignage urbain

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Sur la route

Pour rester avec elle

Migrante comorienne

« Je suis née à Madagascar, je suis restée dix ans. Après on a quitté Madagascar pour venir aux Comores. C’était mes parents, ils voulaient rentrer chez eux. Alors on est rentrés. J’ai resté huit ans à Moroni ; dans la capitale j’étais. Et j’ai quitté les Comores pour venir ici. J’avais dix-huit ans. C’était comme ça : comme on m’a dit de venir, je suis venue. Ma mère était réticente un peu mais… ça va elle a accepté. Je suis restée trois ans avec ma sœur, avant de me marier. » Farida, 38 ans.


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Koinai : Pourquoi avez-vous choisi la France ?
Je ne sais pas. C’est ma sœur - elle a cinq ans de plus que moi - qui m’a fait venir pour la rejoindre, pour rester avec elle. Je suis venue à Marseille, parce que ma sœur habitait à Marseille et je suis venue habiter avec ma sœur. Ici quand on vient, en fait, il y a quelqu’un de la famille qui est sur place et qui s’arrange de faire venir mon frère pour rester avec moi où faire venir ma sœur pour rester avec moi. Au début cela commence comme ça et après la personne arrive chercher sa vocation. Sinon, c’est des étudiants qui vient spécialement pour les études ou vient en stage. Ma sœur, elle s’était installée deux ans avant.

K : Est-ce que vous aviez déjà une idée de ce qu’était la France ?
Non, parce que là-bas il n’y avait pas de reportage sur la télé parce que il n’y avait pas de télévision à cette époque, il n’y avait que la radio et les vidéos… On regardait la cassette avec la télé, il n’y avait pas spécialement de télévision pour nous. Maintenant oui, mais à l’époque non.

K : Avez-vous eu un choc culturel quand vous êtes arrivée en France ?
Non, parce que quand j’étais à Madagascar je voyais à peu près la même chose que je voyais ici, parce que avant aussi c’était comme ça là-bas. Culturel non, je sais que chacun a sa coutume alors ça m’a pas choquée. Les Comores c’était une colonie… colonisée par les français donc c’est la langue française, là-bas. Dès le début ce n’était pas difficile.

K : Comment s’est passée votre adaptation ?
C’était un peu difficile parce que j’ai quitté un pays chaud pour venir dans un pays froid. Au début ça a été parce que je suis venue vers l’été, mais quand il faisait froid c’était un peu difficile. Mais au fur et à mesure on s’est adapté. Là-bas c’est pas stressé, parce que c’est pas loin. Ici on est stressé parce que les choses sont loin, un peu plus loin que l’autre. Mais là-bas c’est dans une ville, on peut circuler à pied, il n’y a pas de problème, celui qui veut partir… À moins que l’on va dans la brousse, tout ça… Mais quand on est dans le village, on n’est pas stressé, on va tranquillement au travail, revenir, ou bien on va tranquillement à l’école, revenir. On court pas, il n’y a pas la course contre le temps, contre la montre oui… À l’école c’était un peu pareil qu’ici parce que c’était l’école française. Bon, maintenant ça c’est amélioré, mais c’est presque la même chose, il y a pas beaucoup de différence.

K : Vous n’avez pas eu le blues du migrant ?
Oui, je pensais à ma famille, surtout comme j’ai ma mère et mon père encore, ça me manque beaucoup... Jusqu’à maintenant, d’ailleurs. C’est pas des choses qui partent comme ça. Chaque fois que j’y vais, je reviens, j’ai le blues. Je vais pas dire j’y vais tous les ans, mais tous les deux, trois ans j’y vais un mois et demi, ça dépend comme je travaille, ça dépend de mon congé, donc j’ai le droit d’un mois et demi je reste, si j’ai le droit d’un mois je reste, mais je fais le maximum que je peux.

K : Avez-vous éprouvé de la solitude ?
Envers la famille oui, mais sinon on vit en communauté, donc j’ai jamais été trop seule dans ma vie, parce qu’ici on vit en communauté, alors la solitude… J’ai des amis, de la famille aussi : on est quatre ici. Quatre en France, de même mère, de même père. J’en ai un qui était à Hyères, j’en ai un qui est à Marseille, j’en ai un qui est à Paris. De temps en temps on se voit pendant les vacances : il vient me voir, je vais le voir. Sinon il y a les cousines, il y a les cousins, il y a du monde. Dans la communauté, c’est assez resserré, on se voit quand il y a un mariage, on se voit quand il y a un décès, on se voit quand il y a des fêtes pour célébrer le mois du ramadan qui vient. Un mariage, tout le monde est là, y a un décès tout le monde est là… Y’a des invitations, quand on fête l’anniversaire d’un enfant tout le monde est là c’est…

K : Avez-vous des amis français ?
Oui, oui j’en ai. Je leur cuisine des plats de chez moi, ça leur plaît.

K : Avec quel papier arrivez-vous ?
Carte de séjour. Jusqu’à maintenant, j’ai pas changé. Ça se passe bien. Les enfants ils ont, mon mari il les a parce qu’il est venu au moment où les Comores n’a pas pris l’indépendance [1] encore donc ça été fait facilement, automatiquement quoi. Je vais commencer maintenant pour faire les démarches parce que au début c’était difficile pour l’avoir. Je ne sais pas si maintenant ça va être facile, mais je vais essayer.

K : Aujourd’hui êtes-vous satisfaite de votre logement ?
Là où j’habite ? Oui ça va, c’est un petit logement mais c’est un logement de fonction. Il n’y avait pas de problème. Aussi chez ma sœur, c’était pareil. C’était ma sœur en tant que sœur à la maison là, maintenant je suis chez moi en tant que femme à assumer le mari et les enfants (rires), j’en ai trois.

K : Quel est votre parcours professionnel ?
Je me suis arrêtée en sixième, après j’ai arrêté l’école. J’ai travaillé dans le magasin de ma tante, j’ai quitté là, et je suis venue ici. Pendant deux, trois ans, chez ma sœur, je n’ai pas travaillé. Je suis restée avec ma sœur, j’ai gardé… après j’ai élevé ses enfants. Elle est mariée, elle a deux enfants aussi. Maintenant, je suis aide à domicile. Aider les personnes âgées ça me plaît.

K : Comment avez-vous connu votre mari ?
Ah ! J’ai été présentée par ma sœur. C’est quelqu’un que ma sœur connaissait. Il est des Comores aussi, alors il est venu à la maison, ma sœur m’a présentée et c’est parti par là. Il est gardien d’immeuble. Ma sœur a fait beaucoup de choses pour moi. Nous on a fait simple parce que on n’a pas fait le grand mariage encore, on a fait simple, l’imam tout ça, c’est tout en petit… en famille, familial.

K : Quelles habitudes culturelles conservez-vous ? Les transmettez-vous à vos enfants ?
J’écoute la musique de chez moi, la cuisine de chez moi, je crois que j’ai tout conservé, c’est notre coutume. Il faut qu’ils sachent. Je parle souvent ma langue [2] à mes enfants, ils apprennent, ça leur plaît, ça leur fait une deuxième langue, parlent le français, l’anglais qu’ils apprennent à l’école, l’espagnol. Ça leur fait une langue de plus. Il n’y a pas de problème oui.

K : Vos enfants connaissent-ils les Comores ?
Oui, je les emmène. Pas en même temps, parce que c’est cher. Ils s’adaptent, ça ne les dérangent pas, ils savent que c’est leurs coutumes… ils ne se plaint pas. Ça leur plaît, ils mangent les repas de chez nous. Ici ils ne mangent pas souvent parce qu’il y a les pâtes au milieu, il y a les frites au milieu mais là-bas c’est typiquement… il n’y a pas de problème, ils mangent… c’est bon.

K : Vos enfants penseraient-ils s’installer là-bas ?
Ah, non ! Non. Je sais pas, ils ne me l’ont jamais dit ça, j’ai jamais… Pour l’instant il y a les études d’abord, oui. Maintenant si leurs études débouchent sur quelque chose là-bas, ils y vont, ça c’est sûr. Ils y pensent. Mon fils lui y me dit : "Si il y a rien, si je fais mes études que je trouve pas ce que je veux faire ici, je vois… si je trouve chez nous je reste. Ou si je trouve ailleurs…" Lui, il ne compte pas rester, s’installer en France non plus si y a rien, il va voir ailleurs. Il change, tout le temps y change, il n’a pas le métier qu’il sait. Il est jeune encore, il a quinze ans.

K : Quel bilan faites-vous depuis votre départ ?
Je dois vivre la vie que j’ai. Je regrette pas mon départ. Non. J’étais heureuse avec ma famille, mes amis ; on s’entendait tous bien ; je vivais ma jeunesse comme tous les enfants, je crois. C’est à partir de quinze, seize ans qu’on voit que j’ai une vie difficile. Pour ça, quand ma sœur, m’a dit : "Viens avec moi ici", je n’ai pas hésité, je suis venue. Seulement j’ai la nostalgie de mes parents. Mais le départ, je regrette pas parce que je suis mariée, j’ai des enfants, donc il n’y a pas de regrets.

K : Comment ça se passe pour les sorties quand on est une jeune fille, aux Comores ?
Chez moi, ça ne marchait pas. Pas de sortie de jeunes filles, tout ça. Sortir, aller danser le soir, non, non. Il y a de quoi s’amuser, il y a des soirées, mais ça c’est pas des jeunes de quinze ans qui vont. Maintenant peut-être, parce que… La manière que j’ai été élevée moi c’est pas la même qu’on élève nos enfants maintenant là-bas ; ici ou là-bas c’est pareil. Non, il n’y avait pas de problème, on écoutait nos parents, les parents disaient : "Vous ne sortez pas", mais des fois quand il y avait des grands mariages, des grandes soirées en plein air, donc tout le monde allait voir. Y en a qui jouent au basket, les garçons jouent au foot. Alors ça, c’était libre, il n’y avait pas de problèmes.

K : Pensez-vous un jour retourner aux Comores ?
Oui, un jour… à la retraite on le passera là-bas parce que là, je suis pour mes enfants qui fassent leurs études, que chacun… si chacun a sa situation, je partirais vivre chez moi… je ne veux pas dire je vais partir définitif, non, mais je ferais des… je ferais des voyages, j’habiterais là-bas six mois, revenir, rester un peu six mois avec mes enfants… Je leur rendrais visite, de temps en temps viens les voir mais… là pour l’instant, non. Mais je ne vais pas m’installer définitivement là-bas, ni m’installer définitivement ici. Je ferais le choix d’aller et retour si Dieu veut, oui.

Propos recueillis par Mireille Perez le 11/09/06 ; rédaction Patricia Rouillard.

Notes

[1] 02/12/74 : référendum sur l’indépendance avec 95% de oui ; 06/07/75 : indépendance des Comores.

[2] Le Shokomor.

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