Avertissement: Ce site n'est plus maintenu à jour. Vous pouvez continuer à le consulter en archive.

koinai.net

La revue du témoignage urbain

koinai.net

La revue du témoignage urbain

Paroles de commerçants

C’est la loi du plus fort

Au n°88

C’est dans un contexte de crise du logement, caractéristique de l’après-guerre, que la loi du 1er septembre 1948 est votée. En faveur des locataires, elle institue un régime de droit au maintien dans les lieux applicable à des bénéficiaires dont le bail est expiré, et sous certaines conditions. C’est au nom de cette loi que l’artisan Chadlie Naili, signataire d’un bail en 2003, défend sa place.


C'est la loi du plus fort
 C’est la loi du plus fort

Janvier 2006, autour de midi, la boulangerie SARL Épi d’Or s’anime. Chadlie Naili, anciennement établi dans le 15ème arrondissement, reçoit ses clients dans le fracas des travaux Euromed. Malgré les soucis, notre homme s’est fait sa place dans le quartier : "Il est vrai que je connais un moment difficile, les travaux causent des désagréments : les appartements vacants qui se vident à 99%, il y a moins de passants. Je travaille le peu avec les bureaux. Y’a pas de clientèle, on souffre et on tire la langue comme tout le monde. On fait des heures de nombre énorme. Cela est général. Mais ce n’est que passager et, malgré tout, mon magasin reste fiable : j’arrive à payer mes salariés, couvrir mes frais."

Le temps des semonces

Seulement, après deux ans de location, Chadlie Naili reçoit en avril 2005 un courrier de son bailleur Marseille République, dans lequel il lui est rappelé que le contrat arrive à son terme et qu’il ne sera pas renouvelé. Contrarié dans ses projets, Chadlie Naili s’insurge : "On est sous la loi 48, on est couvert par un bail trois-six-neuf, renouvelable. Maintenant, eux, avec l’argent qu’ils ont, ils peuvent détourner la loi comme ils veulent. C’est la loi du plus fort maintenant, c’est plus la loi de tout le monde. Le symbole de la République "Égalité, fraternité", c’est qu’un symbole. Mais sur le réel des choses, y’a rien ! On élimine le pauvre et on met le riche. C’est ça la politique de la Mairie en ce moment."

Bien décidé à se maintenir dans la place, Chadlie Naili en appelle à la Loi : "En attendant, bon, j’attaque Marseille République pour le renouvellement de bail et on verra si y’a une justice et ce qu’elle va nous donner. C’est des affaires contre avocats, maintenant. Alors, on est quoi, maintenant ? Les commerçants, on est pièces d’échange, ni plus ni moins. Et c’est moi qui le pense." Il déplore d’ailleurs l’absence de solidarité : "Franchement, les commerçants... Certains abandonnent, d’autres disent qu’ils ont des avocats. Si on ne s’y met pas maintenant, main dans la main, on fera pas une union de force. On est tous dans le même bain, on est tous dans le même cas."

Mais pourquoi ces contorsions, le commerçant explique : "Comme cette boulangerie est dans l’axe principal, en fait du croisement, ils sont intéressés eux-mêmes. Après, ils vont la louer pour quatre mille, cinq mille euros le mois. Marseille République, c’est quoi ? Une société qui investit de l’argent pour gagner, pas pour perdre. Et moi, j’ai investi pour gagner, pas pour perdre. Alors, qu’est-ce qu’ils vont me donner ? Quatre miettes de pain ? Je veux pas partir."

Le partage de la récolte

Face à cette obstruction, la société de gestion semble prête à transiger et attend les propositions. Mais, pour le moment, l’affaire n’est pas faite : "Je n’ai pas envie d’aucune proposition, j’ai envie d’exister et de rester et de finir mon travail jusqu’à ma retraite, il me reste quinze ans de travail, je veux continuer mon activité dans cette boulangerie."

Cela dit, chaque homme a son prix, Monsieur Naïdi a communiqué le sien à l’avocat de Marseille République par voie épistolaire. Lecture : "En effet, votre proposition ne satisfait pas mes attentes ni mes ambitions professionnelles. Avec un peu de patience, une fois les travaux finis, les affaires reprennent et je n’aurai pas de soucis à me faire. Pour ce faire, je demande la modeste somme de 500 000 euros au minimum pour se retrouver. Veuillez agréer, Monsieur, mes salutations."

En attendant, à mille euros par mois, il défend le renouvellement de son bail : "Je veux pas abandonner un commerce comme ça, que ça va me rapporter tout le temps. Bon, eux y courent Marseille République... Ils courent pourquoi ?... Récolter."

Des souris et des hommes

Le boulanger ne cédera pas sa part au chat, chacun l’a compris. Et pourtant, la situation n’est pas toujours reluisante : "Avec tous les bâtiments vétustes qui y’a, on paye assez lourd les charges. Enfin, l’augmentation du loyer, ça a été léger, mais par rapport aux charges... surtout qu’ils font pas le nettoyage ni dans les couloirs, ni l’entretien, ni les désinfectations de rats qui séjournent dans les caves." Ce à quoi il faut ajouter : "Les travaux...la poussière...heuuuu, la saleté, les décombres... tout tout tout..."

Les mauvais souvenirs rejoignent le présent : "J’ai eu un sinistre, un effondrement du plancher de la boulangerie. Je suis resté trois mois fermé. J’ai rouvert après un procès en référé rapide en faisant tous travaux sur ma charge personnelle. L’affaire elle est en justice, ça fait un an et demi. Ça a été pas jugé. Mais normalement, le plancher, c’est au propriétaire, c’est pas à ma charge."

Alors, à quand la fin des tourments ? : "D’après la dernière réunion que j’ai assistée à la Chambre des Métiers, avec la Mairie et tout, ils disent fin des travaux tramway... Janvier 2007. Maintenant, ce qu’on en pense et qu’on voit, hein ! Le projet il est encore loin. On écoute que des échos mais la vérité elle règne. Y’a personne qui vous donne par exemple la réponse exacte... Vous savez maintenant, on est au courant de rien, ils vous montrent rien, ils vous disent rien... Ils vous embêtent par l’huissier de justice, non renouvellement de bail, de dégager, de quitter les lieux, quoi ! Voilà, aucune raison. On est comme comme les clients... On est tous pareil, dans le même bain. Écoutez, aujourd’hui je quitte moi, par exemple la boulangerie d’ici. Les clients à côté, où ils vont partir ? Y’a beaucoup de personnes âgées. Ça les arrange pas. Y’a beaucoup des bureaux, voilà !

Propos recueillis le 16/01/2006 par Sophie Maley ; rédaction : Patricia Rouillard

Réactions à ce article

3 Messages de forum

Réagir à ce article

Creative Commons License La revue du témoignage urbain (http://www.koinai.net), développé par Résurgences, est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons : Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France.
La revue Koinai : qui et pourquoi ?   |   Koinai ? Plan du site
Site propulsé par accatone/resurgences
Tourisme Atlas
projet NetLab, politiques publiques, big data et sciences sociales
spacelike, une exploration visuelle du web de l'art contemporain