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La revue du témoignage urbain

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Qu'elle était verte ma colline

Paroles de femme

Le revers de la Colline

Sans fards ni accessoires, ensevelie dans le quotidien d’une zone qui aurait largué toutes les amarres, une femme parmi tant nous fait traverser son quartier, "bulle isolée et désolée", et une colline où retentissent encore les cris d’une jeune femme violentée... Accrochez vous, elle n’a pas la langue dans sa poche !


 

Koinai - Pouvez-vous vous présenter ?

Kaina Tekki - Je suis Kaina Tekki, et je fais partie d’un groupe de femmes qui se réunit régulièrement au centre social.

K. - D’après vous, quelles sont les populations qui composent le quartier ?

Kaina Tekki - C’est un mélange. Y a plein de retraités, ils jouent aux boules. Y a beaucoup de vieux, beaucoup de jeunes. Les jeunes de maintenant, c’est rare qu’on les voit venir ici. On ne les voit plus, parce qu’il y a plus rien. Alors, ils vont dans un autre quartier. Maintenant, ils vont au Prado, je sais pas comment ils font. Il paraît que là-bas, y a plein de jeux... Ici, y a que le basket. Mais avant y avait des choses pour les enfants. Même à Mirabeau, ils ont tout enlevé. Y a plus rien dans le petit parc à sable, à gravats. Est-ce qu’ils les ont enlevés eux ? Est-ce que c’est les gens qui les ont cassé ? Je sais pas moi. Mais je me suis fait faire la carte de solidarité. A un euro vingt, je vais presque jusqu’à Aix, tranquille, avec les petits. A Marseille, y a plus rien. On peut même pas aller à Borély, parce que si tu prends les vélos dans le métro, tout le monde te regarde de travers.

K. - Trouvez-vous que le quartier soit isolé ?

Kaina Tekki - Oui, il est isolé. On dirait qu’on habite dans une bulle. Ça serait bien qu’ils nous mettent une navette, comme ils font à Septèmes. Y a des petites navettes, une petite voiture blanche. Ils mettent un RMIste qui travaille dedans, il fait chauffeur, il nous monte, il nous descend, jusqu’à l’arrêt qu’on veut.

K. - Qu’en est-il des services publics, de la poste, de la CAF, etc. ?

Kaina Tekki - Il faut monter à Saint-Louis. Surtout maintenant, y a beaucoup de Kurdes. Ils ont fait comme les Chinois quand ils sont arrivés... Un peu chacun... Maintenant, c’est la Roumanie. Un jour, vous allez avoir les Anglais, ici. Et nous, on va passer en Angleterre ! Ils ont tout acheté, ces Turcs. Ça fait vingt ans que je suis là, j’ai même pas acheté une baraque. Même pas une planche.

K. - C’est récent ?

Kaina Tekki - Deux, trois ans, qu’ils sont arrivés. Ils ont tout pris.

K. - Sinon depuis dix, quinze ans, qu’est-ce qui a changé dans le quartier ?

Kaina Tekki - Rien du tout.

K. - Ça s’est amélioré ? Dégradé ?

Kaina Tekki - Amélioré, rien du tout ! Dégradé, oui !

K. - A quel niveau ?

Kaina Tekki - Tout. Ça fait un mois que, la violence ici... maintenant ils rentrent carrément ici, à l’entrée du Centre Social, avec la voiture. Ils laissent les voitures, les motos dedans, toute la journée. C’est pour ça qu’il faudrait mettre des trucs qui les bloquent. Sur la Colline, il faudrait des pitons, des trucs qui obligent à stopper, à ralentir les motos, qu’elles puissent pas passer dedans. Ils font du cross !

K. - Ce sont des jeunes du quartier ?

Kaina Tekki - Du quartier ou d’ailleurs, qui viennent, qui se mêlent. Ils ont mis le feu à trois heures du matin, à l’entrée A et à l’entrée B. Et là, c’est dangereux ! Mais ils sont tous complices. Maintenant, y en a moins... il fait froid, c’est l’hiver.

K. - Ils ont mis le feu à la résidence Consolat ?

Kaina Tekki - Oui, y a même pas un mois. Ils ont mis le feu aux deux entrées. Ça a fait des dégâts, ça a tout brûlé. Pourtant, c’est des résidences privées. Vous payez, vous cotisez. Mais y a pas de vigile. Y a deux ans, c’était l’autre entrée. Ils ont brûlé les motos, dans les machins des poubelles. Ça monte jusqu’à chez nous. Des fois, ma petite fille elle me dit : "Descends ! descends !" Ils prennent les motos, les Vespa, les carcasses ou quoi... ils les mettent dans les poubelles et puis pfuitt !

K. - La police est-elle présente ?

Kaina Tekki - Ils ont dû l’appeler. Ils sont venus, ils font une enquête. Mais c’est ça qui fait peur, un peu, l’imagination qu’ils ont ces petits. Ils voient que c’est dangereux, mais à la base ces petits ils ont pas d’éducation. C’est la présence des parents, l’éducation qu’on donne aux enfants, qu’est-ce qu’on leur enseigne...

K. - Que pensez-vous du lien social dans le quartier ?

Kaina Tekki - Beaucoup de méfiance. Moi, quand je veux vraiment m’associer, on se donne rendez-vous ici. On a plus d’intimité ici, entre nous, qu’à l’extérieur. Y a plus d’amis, comme avant, c’est plus possible. Maintenant vous parlez avec quelqu’un dehors, et deux minutes après, vous avez le dos il est rempli. Alors on vient ici. Notre point d’association il est là.

K. - En ce qui concerne la vie culturelle et associative, il y a-t-il d’autres lieux de rencontre ?

Kaina Tekki - Y a rien du tout. On allait au petit jardin, ils nous criaient dessus, dans le petit parc, ça c’est à eux on n’a pas le droit d’y aller, c’est privé. Et là, ils nous ont dit qu’aux Sources, ils allaient faire une barrière automatique avec le code, comme ça on rentre plus. Donc pour éviter de les croiser, je reste devant chez moi. Pour les enfants, ce que je fais, c’est que je les sors dehors, je vais à Carrefour et avec les jouets, ils jouent par terre. Moi je fais un peu de commissions et eux ils s’amusent. Ils jouent avec les jouets, dans le chariot. Quand ils en ont marre, on le ramène à sa place, tranquille. Autrement, ils lisent des livres. C’est notre parc ! Y a pas d’herbe... On a les jouets, on a la lecture, on a le manger, on boit dès qu’on est à côté, et tout. On a tout à Carrefour ! Pourquoi aller loin ? Y a la chaleur, la clim, je vois la télévision dans les rayons. Un jour, je me suis mis dans un coin et j’ai suivi le film là-bas.

K. - Et au niveau des commerces ?

Kaina Tekki - Je vous ai dit, y a rien. Le poissonnier, il est parti, il s’est tiré. Chaque fois que quelqu’un ouvre un truc, après il s’en va. C’est un quartier de guigne. La journée je suis plantée chez l’épicier, un petit jeune, j’ai pris trente kilos avec lui. Sinon, moi, s’ils pouvaient mettre un taxiphone ici, ça nous arrangerait. Et je fais la machine à Internet, et je fais les boissons à côté aussi...

K. - En ce qui concerne la Colline, y allez-vous de temps en temps ?

Kaina Tekki - Oui. On a une belle vue. Je descends toute la Colline, jusqu’à ici. Pendant l’été, on y est souvent. On monte, on descend. C’est un moyen de bouger.

K. - Est-il très fréquenté ?

Kaina Tekki - Ah oui ! Il est fréquenté. Mais avant, y avait une fontaine. Ils l’ont supprimée. On n’a plus d’eau. C’est normal, ils la laissaient tout le temps ouverte. Ils jouaient avec l’eau, ils gaspillaient, tout le monde lavait les voitures et tout. Et, surtout l’été, elle marchait pas tout le temps mais toutes les dix minutes, y avait un jet d’eau. C’était bien, ça rafraîchissait, les gens s’amusaient.

K. - Il y a-t-il un problème d’insécurité ?

Kaina Tekki - Ah ba ba ! La fille elle s’est faite frapper à coups de pied, coups de poing. Personne ne l’a entendue ! "Au secours ! au secours !" Moi j’ai dit : "Regardes celle-là, elle déconne ou quoi ?" Et c’est vrai, elle s’est faite frappée. Ils étaient trois sur elle, la pauvre. Et y’avait personne.

K. - En plein jour ?

Kaina Tekki - En pleine nuit. Vers six heures. C’est l’hiver... Il tombait la nuit. Et y’a deux ans, y’a une fille qui s’est fait violer... J’entendais "Au secours ! Au secours !" Un algérien était sur elle. Je sais pas d’où il est sorti, il lui a pris le portable et après il a monté la Colline, on aurait dit un lapin. Il l’a tirée par les cheveux et après, il l’a lâchée. Ça, je l’ai vu... Mais après, il paraît qu’il a été recherché et qu’on l’a attrapé, celui-là.

K. - Pensez-vous que cela pourrait être un endroit remarquable si on y apportait des améliorations ?

Kaina Tekki - Ah oui ! Bien sûr ! Des jeux, un peu d’animations. Y a beaucoup de quartiers dans Marseille qui ont besoin d’être sécurisés. C’est des quartiers qui ne sont pas pris en considération. Ils accusent la police de pas être présents. Ici, y a plein de carcasses de voitures, elles sont volées. Une fois j’ai téléphoné, j’ai dit : "Monsieur y a pas quelqu’un qui a perdu sa BMW ?" Au moins, il vient la chercher, le pauvre. Elle est là, elle est jetée, mais toute déplumée. Il faudrait renforcer la présence policière à Marseille. Des éducateurs de quartier, éducateurs des jeunes, déjà ! Des fois, ça sert à rien la police. La police, ça les excite. Par contre, quand tu les vois en tête à tête, c’est des trous du cul. Vous m’avez compris. Ces merdeux, ils font les beaux quand ils sont en groupe, mais alors seuls, ils font rien.
Ils devraient faire comme en Algérie... T’en vois un qui tient tête, tu le rentres dans le coffre de la voiture. C’est pas bien, mais... La France elle est trop gentille. On rentre en prison, on est dans un château ! C’est normal qu’on recommence demain. Si on lui mettait un peu de merguez dans le derrière, vous allez voir après comment ils vont te ressortir ! "Ah non ! Je vole plus." Pourquoi on vole pas chez nous, au bled ? Pourquoi on vole pas en Espagne ? Parce qu’ils sont durs, la police. Ici tu rentres, tu as la télévision, tu as Canal+. Maintenant, quand t’as pris perpète, t’as la chambre avec ta gadji. Alors qu’est-ce que vous voulez de la prison ? Confort de l’être humain !... Pour moi, la prison c’est la punition ! C’est pas pour vivre comme dans un château ! On fait ça pour le punir, et eux ils les gâtent. Oh ! T’as fait une connerie, tu assumes. Bon, faut pas oublier ceux qui se suicident en prison, ceux qui sont pas bien... mais alors "Pourquoi tu fais des conneries ?" Lui il va violer une fille, l’autre il va frapper l’autre... Non, moi je suis pas pour... Tu vis dans le bon chemin, t’as pas de problèmes. A part si y a une bagarre, ça c’est autre chose. Pourquoi aller voler ? On est en France, on crève pas de faim, on va chez l’assistante sociale, elle nous fait un papier, on nous donne à manger.

K. - Pour conclure, comment vous voyez le quartier demain ?

Kaina Tekki - Vous parlez de demain... Déjà on est dans la merde ! On est déjà dans un monde où plus personne s’entend avec l’autre...

K. - Pensez-vous que le quartier pourrait s’améliorer dans un futur proche ou moins proche ?

Kaina Tekki - On souhaite. On voudrait. J’en sais rien, je suis pas madame Soleil, je vois pas l’avenir. Mais les choses ont plus tendance à se dégrader, qu’à s’améliorer... C’est le temps, y a même plus de saisons... Ça fait peur.

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