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La revue du témoignage urbain

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Qu'elle était verte ma colline

A l’école, RAS

Insécurité ? Ravalez vos fantasmes !

Rencontre avec Emmanuel Suzanna, directeur de l’école élémentaire Saint-Louis Consolat depuis six ans. Arrivé dans les lieux en 1994, c’est un homme de terrain qui nous présente sa mission dans un quartier sensible et cosmopolite. Son établissement a été classé en ZEP, Zone Ambition Réussite et Zone Violence, les critères les plus élevés de l’échelle. Situation qu’il relativise car, nous dit-il, les problèmes inter-communautaires extérieurs ne franchissent pas la porte de l’établissement ! Et de nous dresser le portrait d’une école comme les autres. Côté Colline où il emmène régulièrement ses élèves en sortie, son souhait : un vrai parc clos, reboisé et avec de l’eau...


 

Koinai - Tout d’abord, pouvez-vous vous présenter ?

Emmanuel Suzanna - Emmanuel Suzanna, je suis directeur de l’école Saint-Louis Consolat Elémentaire, depuis six ans.

K. - Habitez-vous le quartier ?

E S. - Non, non. Je le connais bien, puisque ça fait une dizaine d’années que j’y travaille et j’ai pas envie de changer. Ca se passe bien avec les enfants et les parents.

K. - Organisez-vous des sorties dans la Colline, avec vos classes ?

E S. - Oui, on s’en sert notamment pour faire notre cross annuel, et les entraînements, avant d’arriver à ce cross de fin d’année. Les deux classes de CM2 avaient participé, notamment avec l’association "Amieu", à l’aménagement de cette colline. Je sais qu’il y a des projets encore en cours avec la même association, ils nous ont relancés pour qu’on en fasse partie. Je ne connais pas les détails, c’est en cours. Mais les enseignants de CM2 sont pas trop partants pour le moment.

K. - Quand on vous parle du quartier Consolat-Mirabeau, pour vous, ça représente quelle étendue ?

E S. - Alors, c’est strictement personnel. Pour moi, ça correspond à la zone géographique de l’école et ça comprend la Colline, jusqu’au lycée.

K. - D’après vous, quelles sont les caractéristiques principales du quartier, en ce qui concerne la population ?

E S. - Sans trop avoir de chiffres réels, vu ce que je vois, c’est plutôt jeune. Nous, on a beaucoup de parents sans situation professionnelle, familles monoparentales et un peu toutes les populations. Une grande mixité de population, oui. On a beaucoup d’enfants turcs, d’enfants gitans, de Comoriens. Donc à l’école, ça se passe plutôt bien. Après, si on écoute les parents, il y a de gros soucis, mais à l’école ça se passe bien. On prend les problèmes à la source, y’a pas de problèmes dits "de racisme".

K. - Y a-t-il des problèmes de cohabitation ?

E S. - Non, non. Maintenant avec les parents, oui. Les parents, on est obligés de leur rappeler que le racisme est interdit par la loi.

K. - Pensez-vous que ce quartier a une identité forte ? Les gens sont-ils fiers d’habiter dans ce quartier ?

E S. - Je suis pas sûr. J’ai pas l’impression qu’il y ait une véritable identité, si ce n’est un peu les quelques élèves qui pratiquent le foot "Consolat, Consolat". Sinon, non, je pense que ça dépasse le cadre du quartier. C’est peut-être "Marseille Nord" on va dire.

K. - Justement, par rapport aux autres quartiers, il est plus calme ou il y a plus de soucis ?

E S. - On va dire de réputation, moi quand je parle à des collègues et que je dis que je bosse à Saint-Louis Consolat, ils me disent "Oh la la !". Or, moi je m’y sens très bien. Pour moi, c’est un quartier agréable, pas très difficile à vivre. Maintenant, il y a certains parents d’enfants nouvellement arrivés dans le quartier, qui trouvent ça assez difficile. Circulation devant l’école, insultes, tout ça, il paraît que c’est régulier. Nous on le sent pas, non, ça se passe quand même bien. On donne d’autres noms de cités beaucoup plus difficiles. C’est une cité ouverte... D’ailleurs l’école est préservée, elle tourne plutôt bien, les enseignants y sont bien. Il y a peu de turn-over, les remplaçants qui voient beaucoup d’autres écoles, quand ils viennent là ils sont très contents. Nous, on a un peu la tête dans le guidon, on voit pas trop, mais eux peuvent comparer. Donc c’est un critère. Et en général, l’école reflète le quartier, l’ambiance du quartier. Donc je pense que c’est un quartier, peut-être difficile, mais en tout cas dans les quartiers difficiles, ça fait partie des faciles.

K. - A propos de l’évolution du quartier, d’après vous, depuis les dix ou quinze dernières années, est-ce que il y a eu des évolutions positives ou négatives ?

E S. - Alors, pour l’évolution c’est flagrant, dans la mesure où quand je suis arrivé dans l’école, en 1994 à peu près, l’école n’était pas ZEP. Elle est passé en ZEP (Zone d’Education Prioritaire) et puis il y a eu un nouveau classement avec trois degrés, et nous on est ZEP, Zone Ambition Réussite et Zone Violence, c’est à dire les trois critères les plus élevés. Donc, de non-ZEP, on est passés au ZEP le plus dur. Quand même, ça doit vouloir dire quelque chose.

K. - C’est en fait, une réponse à une évolution négative ?

E S. - Je pense, oui. Situation des parents, niveau scolaire, nombre d’enfants dont le français n’est pas la langue d’origine. Tout ça a augmenté depuis une dizaine d’années. Maintenant, moi je vous dis concernant l’ ambiance, la tranquillité, on n’a pas de soucis.

K. - C’est à dire qu’au sein de l’école primaire ça ne se ressent pas ?

E S. - Non. Mais même, il y a beaucoup d’écoles qui font l’objet de violences durant le week-end ou qui sont vandalisées, nous jamais. Il y a beaucoup de réunions qui ont lieu à l’école de la circonscription, tout le monde se gare devant, et il n’y a pas de problèmes. Il n’y a pas de craintes particulières. Donc, si vous voulez, ça se passe plutôt bien.

K. - En ce qui concerne les logements, les services publics, les activités culturelles, est-ce que vous avez vu une évolution ?

E S. - Il n’y avait pas de centre social il y a une dizaine d’années, il a été construit, je dirais, en 2002 ou 2003. Donc ce qui fait qu’il y a quand même quelques activités, quelques passerelles entre l’école, le centre social et le collège qui sert de lien aussi. Niveau culturel, à mon sens il n’y a rien, non. Je crois qu’il y a une seule salle de cinéma c’est l’Alhambra, qui n’est pas dans le quartier. Sinon au niveau culturel, iln’ y a pas grand chose. C’est un peu le désert. Toutes nos sorties, dites "culturelles", les musées, les choses comme ça, c’est au centre ville, enfin c’est Marseille.

K. - Est-ce que ça peut arriver que ce soit en partenariat avec les associations locales ou le centre social ?

E S. - Non. Nous, en tant qu’école on se débrouille. Mais il faut dire aussi que l’école se referme un peu sur elle-même. On n’a plus trop le droit de prendre des intervenants par exemple. Et puis on a tellement de choses à gérer, que c’est vrai, que souvent, on préfère aussi gérer nous-mêmes.

K. - En ce qui concerne les transports, trouvez-vous que le quartier est isolé ?

E S. - Non. C’est bien relié. Aujourd’hui, on a un enseignant qui part en sortie avec sa classe de CP, ils vont à l’Alcazar voir l’exposition Claude Ponti. Il prend les bus de ville, lignes régulières. Donc c’est très bien relié.

K. - Comment caractériseriez-vous le lien social sur le quartier ?

E S. - Je saurais pas trop dire, parce qu’il y a des échos vraiment divers et variés, on entend un peu de tout. Communautés fermées, ou inversement, la mixité se passe bien. Nous, on essaye de faire en sorte qu’à l’école, les problèmes de l’extérieur ne passent pas, et on y arrive. Donc, entre les enfants, il y a pas de soucis, maintenant si on entend certains parents, il y a des soucis de cohabitation entre les diverses communautés, on parle beaucoup du camp de gitans, des tours turques. Honnêtement, j’ai quand même l’impression que ça se passe relativement bien. Je sais qu’au centre social, il y a eu des soucis, des querelles de clochers entre diverses communautés : "Ah ! si elles y vont, on y va pas !", je parle des mères d’élèves. Moi je rentre pas trop dans ces considérations. Je sais pas trop. Mais c’est pas spécifique au quartier.

K. - En ce qui concerne les services publics, par exemple La Poste, la CAF, trouvez-vous que c’est bien desservi ?

E S. - Sur le quartier en lui-même je sais pas, sur l’école, c’est assez compliqué. Et nous, ne serait-ce que La Poste, récupérer un colis ou quoi, c’est très compliqué. La Poste de Saint Louis, il y a beaucoup trop de monde, le courrier, le facteur nous le jette, il ne le pose même pas dans la boîte. Je sais pas si on assiste à la même chose dans les quartiers, entre guillemets "Sud". Pour la voirie aussi, les parents ont le sentiment d’être un peu délaissés. Nous, la mairie de Marseille, sur la réalisation des travaux, on n’est vraiment pas délaissés. On a un self neuf, un dortoir neuf pour les maternelles, une BCD (Bibliothèque Centre Documentaire, ndlr) superbe, une salle informatique, l’école vient d’être repeinte. Donc nous, avec la mairie, notre contact est privilégié, ça se passe très bien. Maintenant, les extérieurs de l’école, les papiers dans la rue, les poubelles, tout ça, je crois que c’est un peu comme partout à Marseille.

K. - En ce qui concerne les commerces, que pouvez-vous en dire ?

E S. - Commerces, il n’y en a pas. Il y a la rue de Saint-Louis où il y a beaucoup de commerces, qui n’est pas si éloignée que ça, mais on ne peut pas se garer, donc nous, les sandwiches, on va les chercher du côté du lycée, à la baraque à sandwiches. Avant, il y avait une boulangerie, qui a fermé, en face de l’école. Au tabac, on achetait des tickets de bus. Il vient d’être repris, il n’y a plus de tickets de bus, enfin, des choses comme ça. Il y a très peu de commerces.

K. - Est-ce ennuyeux ?

E S. - C’est vrai que si on avait une boucherie, une épicerie, une boulangerie... Il y a des pharmacies, mais elles sont un peu disséminées, il n’y a pas d’endroit de regroupement. Je sais pas pourquoi. C’est vrai que l’avenue de Saint- Louis est très proche, et en même temps, on y a pas trop accès à pied. Il faut monter, redescendre. En voiture c’est pas possible, on peut pas se garer. Donc au niveau des commerces, c’est comme dans beaucoup de quartiers, il y a pas grand chose.

K. - Ça ferait partie de vos souhaits, si vous aviez des souhaits à exprimer ?

E S. - Au niveau des habitants, je sais pas. Moi, en tant que consommateur potentiel, le midi, pour manger tout ça, évidement. Un petit lieu de regroupement, de quoi manger, oui. Une bonne boulangerie, une boucherie, des choses comme ça, bien sûr.

K. - En ce qui concerne les espaces publics en général et la Colline en particulier, est-ce que vous pensez qu’il y a des lieux de rencontres, de croisements entre les populations ?

E S. - Je saurais pas vous dire. J’ai vraiment la vision, le filtre école. Donc, nous, les espaces publics, ce sont souvent les parcs, parc Billoux, parc Brégante, la Colline, on les fréquente assez régulièrement. C’est à peu près tout.

K. - À propos de la Colline, que pourriez-vous en dire spontanément ?

E S. - C’est une très bonne chose, de friche, être passée à des petits chemins voire même goudronnée. Par contre, les élèves, d’eux-mêmes, seuls, au sein de la famille, n’y vont pas trop. Beaucoup de fantasmes, les élèves peuvent prononcer le mot "Ah, y’a le pervers", "Ah, y’a le violeur". Je sais pas si il y a eu quelque chose ou pas. Par contre, au sein de l’école, les élèves aiment beaucoup parce qu’on va courir, on va se promener, on va parfois regarder les végétaux. Sachant qu’il y a quand même des petits soucis sur l’utilisation de la Colline, parfois des anciens élèves font du moto-cross, du quad, des choses comme ça, c’est assez fréquent. Donc quand ils nous voient arriver, ils s’en vont mais parfois pas très contents. Ou alors, il y a des fois des chiens non tenus en laisse. Voilà ce qu’on peut rencontrer avec des enfants. Sinon, l’aménagement est très positif, parce que ça nous fait un lieu de plus, agréable à fréquenter. Et puis ça nous aide aussi beaucoup, les CE1 vont à la piscine qui est derrière le lycée Nord, tous les lundis. On y va à pied et le fait que la Colline soit aménagée, on coupe et on arrive directement, ça c’est un gros gain de temps.

K. - Est-ce que vous même, à titre personnel, vous y êtes allé vous promener ?

E S. - Il y a quelques années, je courais, donc j’essayais le midi d’y aller, mais c’est un peu petit quand même. Donc là, à titre personnel, non, vu que j’habite pas dans le quartier, j’y vais qu’à titre professionnel avec les élèves.

K. - Trouvez-vous qu’il est très fréquenté ?

E S. - Moi, je vois parce que j’ai la classe qui donne sur la Colline, et y’a beaucoup de passages d’ados ou de personnes plus âgées, qui traversent, je les vois passer régulièrement, tranquillement, sans soucis. Nous, quand on y est avec les élèves, à chaque fois on a le droit aux "Bonjour" des personnes qui passent, pas de problèmes. Mais les parents ne laissent pas leurs enfants y aller seuls. Pourtant ils habitent juste à coté. Donc c’est peut-être qu’il y a des petits problèmes, aussi.

K. - D’après vous, quels sont les atouts et les problèmes de cette colline ? Qu’est-ce qu’on pourrait en faire de plus ?

E S. - En bas de la Colline, il y a un lieu où on peut s’asseoir, donc quand on fait notre carnaval ou des choses comme ça, ça devient un petit lieu de vie, puisque les parents sont là, et nous on défile. Ou quand on fait le cross, les parents sont là donc ils voient leurs enfants courir, c’est un lieu de regroupement, maintenant je sais pas si il y a de l’eau, je crois que là, il y en a plus. Je sais pas pourquoi ça a été coupé. C’est vrai que dans l’absolu, le rêve ce serait : bien boisé, de l’eau par des petites fontaines, des choses comme ça. Bon, ça a l’air alléchant, je sais pas si c’est réalisable ou pas. Mais l’eau, c’est vrai que ce serait une bonne chose, mais en même temps si c’est dégradé... Là, c’est aménagé, sans être aménagé. C’est pas boisé, c’est vert. Bon, au mois de mai, les herbes sont très hautes, après c’est vrai que c’est coupé, quand même. Mais c’est pas si aménagé que ça, y’a pas d’arbres donc...

K. - Le fait de clôturer, d’installer un gardien, pensez-vous que cela pourrait améliorer les choses ?

E S. - Ah, de faire un parc... type parc Billoux, Brégante ? Un vrai parc, avec un accès réglementé ?

K. - Oui. Est-ce que ça vous parait une bonne idée ? Réalisable ?

E S. - C’est assez compliqué. Nous, c’est vrai qu’avec nos élèves, quand on va au parc Billoux, on est bien. Même si c’est réglementé, on est bien tranquille. Là, de voir des motos qui passent, c’est quand même gênant avec des élèves. Maintenant, en faire un parc fermé, accès réglementé, pourquoi pas ? C’est vrai que j’avais pas pensé à ça. Oui, imaginons un parc, un vrai parc clos, boisé, avec de l’eau. Oui, ce serait l’idéal, et ça empêcherait beaucoup de dérives. Maintenant au niveau de l’insécurité, moi je vous dit, on entend de tout et de rien, mais je suis pas sur qu’il y ait tant de soucis que ça. Pour le collège, on entend parler de la traverse Santi : « Je veux pas mettre mon enfant là-bas, c’est dangereux ! », il y a beaucoup de fantasmes aussi.

K. - Comment voyez-vous le quartier demain ? Qu’est-ce qui d’après vous va changer ou devrait changer ?

E S. - C’est assez compliqué. Je dirai que, depuis une dizaine d’années que je suis là, la population n’est plus réellement la même, ou alors c’est un peu plus difficile, dans la mesure où les parents ne travaillent plus trop. Quand j’étais arrivé, les deux parents qui travaillaient, c’était assez fréquent, maintenant les deux parents qui ne travaillent pas, c’est assez fréquent aussi. Donc, le tissu social s’est peut-être dégradé, mais je crois que c’est un peu partout pareil, ça devient difficile. Maintenant, au niveau des élèves même et de l’école, franchement on tient bien... les parents ont quand même confiance en l’école, toutes communautés confondues, sauf bien sûr à la marge. Mais je pense qu’il y a des cités beaucoup plus dures, plus difficiles. Je trouve que le quartier, précisément Consolat, s’en sort bien. Maintenant, l’évolution : pourvu que ça dure, qu’il y ait pas trop de dérives. Mais le fait que ce soit une cité ouverte, avec des accès un peu partout, relativement vert, ça aide aussi à quelque chose de moins fermé, moins dur.

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