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La revue du témoignage urbain

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Vis ma ville

« Vous auriez pas un œuf ? »

Mémoires urbaines

« Je suis née dans le quartier et même dans cette maison en 1926, il va y avoir quatre-vingt-deux ans, donc je connais le quartier mais enfant, ça s’éloigne, hein, j’ai plus trop de souvenirs et quand on travaille, on part le matin, on revient, j’avais plus le temps d’aller parler dans le quartier. J’ai eu moins de contacts que maman, qui connaissait un peu tout le monde parce qu’elle sortait aux heures où les personnes font leur marché mais enfin, je connais le quartier. » Ginette B., habitante de la rue Consolat.


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On allait beaucoup au Palais Longchamp, bien entendu, c’était la sortie ; le samedi, quand on avait pas classe, c’était le jour des grands-parents, ils nous amenaient au jardin zoologique. Après j’y ai mené ma fille, et après mes petits-enfants.

Pivolo, le glacier, oh ! oui, de mon âge, qui n’a pas connu Pivolo ! Quand on était sages, on allait chercher une glace chez Pivolo. Je connais beaucoup moins bien le bas de la rue Consolat parce qu’à l’époque, on était mieux servis, on avait le 41, un tram - oui, moi j’ai vu au boulevard Longchamp mettre les rails, les enlever, les remettre - qui descendait la Canebière, il montait la rue Paradis jusqu’à Saint-Giniez et s’arrêtait juste au coin de la rue ; c’était pratique, si on avait à descendre en ville, on allait plutôt par là. Après, y’a eu le bus. Quand je travaillais, y’a une quarantaine d’années, c’était un trolley mais ça se brouille un peu. Je n’ai pas encore pris le tramway actuel, j’en ai pas besoin, je marche assez à pied. Oh ! J’ai dû la descendre, la rue Consolat...

Le boucher... enfin, c’est un restaurant maintenant, mais avant c’était une boucherie et pendant la guerre, on allait faire la queue des heures entières pour avoir un petit bout de viande, et quand on en avait vu rentrer la nuit et que le lendemain, il nous disait : « Y’en a pas », ça nous faisait un peu mal au cœur parce que comme tout le monde s’approvisionnait là où il pouvait, hein... Mais alors, il chargeait sa boutique la nuit. Et à l’époque, il avait une cave vraiment fortifiée, pendant les alertes on descendait chez lui. Je faisais du vieux français à l’époque au lycée, je disais : « Chaque fois qu’il y a un devoir de vieux français, je le fais à la cave là-bas. » Nous, notre cave n’était pas aménagée tandis que lui, c’était aménagé en abri et le quartier se retrouvait là. Y’en avait d’autres, hein, c’était surtout ce côté-là, je sais pas pourquoi les caves étaient plus profondes et donc aménagées, et vous aviez sur la porte "ABRI", donc au moment où l’alerte sonnait, eh ben on descendait dans les abris, on se retrouvait déjà toute la maison et la maison d’en face. Ah ! On dansait pas, hein, mais on se parlait, dans une semi-obscurité, ça crée des liens, disons, et nous avions de la chance, nous avions qu’à traverser la rue.

Un peu plus bas, quand la rue Consolat tourne et remonte en rue Léon Bourgeois, y’avait une fontaine - nous, nous appelions ça à la fontaine - nous allions à la fontaine et juste en face, y’avait un vendeur de motos. Là aussi, on a vu l’évolution : ç’a été d’abord des petites motos, après des grosses motos, et il faisait le circuit pour les essayer donc c’était un personnage qu’on connaissait bien : - excusez-moi - les coups de gueule quand ça allait pas, tout le monde dans le quartier connaissait Bernard et ses motos, surtout le bruit qu’il faisait ! Là y’avait le coiffeur, dans la rue d’Isoard, je ne peux pas vous dire depuis quand, mais... pas le même, bien entendu. Sur le même trottoir, un peu plus haut, y’avait la torréfaction Noailles : vous preniez votre café, il vous le torréfiait. Et le chapelier qui est juste à côté, en face de la maison où y’a les bérets basques, pendant la guerre, mon amie qui était sur le même palier, son mari était prisonnier, eh bien elle mettait la coiffe. Y’avait beaucoup de personnes qui travaillaient pour les bérets basques : il faut mettre la coiffe à l’intérieur, coudre la coiffe du béret, beaucoup de personnes du quartier le faisaient à la main, ça ; à ce moment-là il était juste en face, mais il avait aussi son magasin de vente à la rue d’Isoard.

La Tisane Rit, y’avait un entrepôt d’huiles, c’était la famille Morrisset ; je l’ai connue depuis toujours, quand ils se sont installés, jusqu’à sa mort. Y’avait une épicerie ancienne là où y’a le marchand de légumes, et la fille des personnes qui tenaient ce commerce, qui est un peu plus jeune que moi, on s’est toujours connues. Le fils était un copain de mon frère, et elle habite toujours la rue Consolat, à côté de la boulangerie. Le boulanger aussi, je l’ai toujours connu. Il n’a pas changé de place, mais ça a évolué ; là aussi, la fille avait deux ans de plus que moi et le fils était un copain de mon frère, à ce moment-là, les jeunes garçons du quartier, le soir, ils se réunissaient, ils jouaient un peu au ballon, entre la rue Léon Bourgeois et la rue Consolat, ça fait une petite place un peu plus bas et c’était assez convivial...

L’épicerie qui est en face a toujours été, mais elle s’est agrandie puisque y’avait le boulanger comme maintenant, ensuite y’avait l’épicerie et le bout de l’épicerie de maintenant était une charcuterie que j’ai toujours connue aussi. Ils avaient perdu une petite fille, un bébé qui s’était noyé dans leur bassin, tout le quartier était en émoi parce que c’était vraiment très triste. On avait des relations, en face, là où y’a le bar-tabac ; c’était une autre clientèle, on n’avait pas trop à faire mais enfin les timbres, les allumettes, tout ça c’était là. Je n’y suis plus rentrée depuis vingt, trente ans, parce que je ne fume pas tandis qu’avant, ben les timbres, tout ça... Et puis les personnes débitants de tabac étaient restées assez longtemps, leur résidence était à côté donc on les connaissait. Et entre le tabac et ce qui est le restaurant maintenant, là où l’épicerie entrepose, c’était un cordonnier, c’était tout petit. Un peu plus haut dans la rue Consolat, ç’a été une laiterie : y’avait des vaches et on allait chercher le lait ; c’est entre le 103 et la rue Louis Grobet.

Y’a des choses qui sont restées : y’a une mercerie au coin de la rue Bernex, d’ailleurs une dame charmante - les précédents aussi mais y’a si longtemps que cette dame est là - elle vous dirait peut-être plus de choses que moi, elle sait tout sur le quartier. Et mon amie qui est née ici aussi, qui était sur le même palier que moi, elle est en maison de retraite, elle connaissait tout ce qui se passait dans le quartier tandis que moi, le fait que je travaille, et puis le décès de mon mari, ma fille avait dix-huit mois, donc ç’a été la course, l’amener à l’école, aller la chercher, donc j’ai pas eu trop de liens. À mon amie, je lui disais toujours : « Tu es ma mémoire, raconte-moi un peu ce qui se passe dans le quartier. »

Ce qui a fait changer le quartier, c’est l’évolution de la vie, hein, c’est l’éducation des jeunes... Mes petits-enfants ne sont pas du tout élevés comme j’ai été élevée, hein ; des fois, je dis : « Mon Dieu ! si votre arrière-grand-mère était là - ma maman, donc - vous lui feriez tourner le sang ! » La façon même dont ils parlent... Dans ce coin-là, l’été - moi je ne suis pas contre, mais l’autre fois j’ai failli recevoir le ballon en plein visage - avant ils jouaient un peu au ballon en bas, mais ça se serait pas vu. Le quartier a vraiment changé mais moi, je ne reconnais plus Marseille, le Marseille que j’ai connu quand j’étais plus jeune. Et encore, je la comprends, j’ai des petits-enfants donc j’ai suivi l’évolution, mais y’a des personnes âgées qui, n’étant pas dans un milieu jeune, sont un peu épouvantées par l’évolution.

Maintenant les gens se succèdent, quelquefois on a pas le temps de connaître un peu qu’il y a d’autres locataires, tandis qu’avant les gens restaient longtemps, donc on se connaissait tous. Souvent, on allait taper : « Vous auriez pas un œuf à m’avancer ? » Ça je m’en souviens très bien. Maintenant, si j’ai pas de farine je descends, j’irais pas le demander à quelqu’un, on n’est pas assez liés pour…

À l’époque, ce qui caractérisait le quartier, c’était une certaine chaleur humaine. C’était un peu dans tous les quartiers, c’est l’époque ; on a toujours dit : « Il vaut quelquefois mieux de bons voisins que des amis »parce qu’ils sont sur place, mais vraiment, dans ma jeunesse, on avait besoin de quelque chose, on allait chez le voisin qui, quand il avait besoin de quelque chose, venait chez nous. Les enfants de l’étage au-dessus, ils venaient souvent jouer chez moi, ma fille montait jouer avec eux. Ça faisait rire tout le monde : quand je voulais récupérer ma fille, j’avais un très long balai - la tête de loup - et elle descendait, et la maman au contraire tapait sur le sol et les enfants montaient ; c’était plus familial. Dans le quartier aussi, les commerçants - bon, l’épicerie ils sont très gentils, la boulangère aussi, là ça a pas changé, on est contentes d’aller parler, la boulangère nous demandera : « Comment vous allez ? » ; voilà, ça se faisait, ça aussi. Oui, c’était plus convivial, donc on sentait davantage une âme dans le quartier mais ça devait être un peu dans tous les quartiers. Moi, je peux pas juger, j’ai pas changé, je n’ai que cette expérience.

Ah ! oui, je m’y sens bien, dans ce quartier, mais ce qui a fait que je sois restée... Mes parents étaient là puisque mon frère aîné est né là, ma sœur aussi. Nous avons perdu papa très jeunes aussi, donc maman est restée là, on a été élevés là. Après je me suis mariée, maman ne pouvait pas vivre seule, il lui fallait de la compagnie, donc nous avons opté de rester, au début, et nous envisagions mon mari et moi de faire construire, tout ça. Mon mari est mort quatre ans après notre mariage, donc je suis restée et maman est décédée. Ma sœur habitait avec nous, après elle est partie. Ma fille, quand elle s’est mariée, voulait absolument rester dans le quartier, elle est allée boulevard de la Libération. J’ai pas eu de changement à faire, ma carrière a évolué normalement. Le fait d’y être restée quatre-vingt-deux ans, c’est que je m’y suis vraiment adaptée, hein.

Propos recueillis par Barbara Marin le 18/12/07 ; rédaction : Odile Fourmillier.

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