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La revue du témoignage urbain

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Sur la route

Faire de la musique ailleurs

Migrant cubain

« J’ai quitté Cuba en 1997. J’avais vingt-sept ans. En fait, ce sont des copains musiciens qui travaillaient avec moi en Cuba qui sont partis avant, et on a commencé à refaire le groupe ici en France, et m’ont appelé et voilà, donc on a tous retrouvés ici. » Alden del Toro, 37 ans.


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Faire de la musique ailleurs
 Faire de la musique ailleurs

Koinai : Quelles motivations vous ont poussé à quitter votre pays ?
Aucune.

K : Comment ça, aucune ?
Hem… faire de la musique ailleurs.

K : Comment avez-vous planifié votre départ ?
Je suis parti pour venir donner des cours de percussion et de salsa y pour prendre des cours de home-studio et tout ça, apprendre à travailler avec des logiciels de enregistrement et trucs comme ça, que j’ai jamais fait… Ch’ais pas, je pense que c’était un papier que m’ont envoyé là-bas por que on puisse se sortir le plus vite, parce que on avait de festival de jazz ici déjà programmé, il y avait pas de batteur et tout ça.

K : Avez-vous pris des risques pour venir en France ?
Non, ça va. Tranquilos, rien, pas problème avec ça.

K : Votre entourage était-il au courant ?
Oui, oui, ils savaient tout ça, oui.

K : Approuvaient-ils votre choix ?
, , , .

K : Vous avez pu quitter le pays facilement ?
Oui, au début c’était un peu difficile se séparer de la famille et de ton pays, quoi, tu vois ? Après on se fait, quoi ; je suis tombé dans un endroit qui me plaît à fond et j’ai retrouvé à peu près le même truc que on a à Cuba, la mer, le gens sympas. Je suis bien tombé.

K : Ça, c’était à Marseille ?
Non, non, en Corse. J’ai toujours vécu là-bas et ça fait un an que je suis pas là - ndlr : là-bas - que j’habite ici, en fait.

K : Vivre à Marseille n’était pas un choix ?
Non, Marseille c’est par rapport à mon boulot. J’ai toujours habité là-bas en Corse et après, bon, les copains ils sont partis de là-bas et ils sont revenus s’installer ici, et après ils m’ont appelé pour le même raison que… comme on a fait sortir de Cuba, pour jouer ici, essayer de tenir le groupe et de travailler tous ensemble, comme on l’a fait en Cuba tout le temps.

K : Quels chocs avez-vous eus en arrivant en France ?
Non, non, ça n’arrive pas tout suite, je ne pourrais pas te dire. Je pense pas, oui, beaucoup de choses que me choquent mais j’imagine comme tout le monde, no ? Tu n’es pas d’ici, tu connais pas comme ça se passe et ensuite tu recules avant tout, quoi, mais bon, après, de la même façon que tu recules, tu fonces si tu as envie d’y aller.

K : Parliez-vous vous déjà le français ?
Non, non. J’ai fait français à Cuba mais le jour que je suis tombé ici je comprenais rien de tout, c’était pas la même chose, l’accent là-bas qu’ici, quoi, le vrai français. Et après je sortais pas beaucoup, je regardais la télé pour m’habituer l’oreille, quoi. Et après, bon, j’ai commencé à parler français, j’avais un an - ndlr : j’étais ici depuis un an - déjà, juste à un an j’ai commencé à faire mes premières phrases et tout ça, mais avant je parlais même pas un mot, même si je comprenais, je savais organiser de phrases comme ça, et j’ai parlé le jour où je m’ai senti capable de tenir une conversation avec quelqu’un. Là je me suis lâché tout suite et mes copains m’ont dit : "Putain, t’as jamais parlé !" Et on a passé douze heures dans un camion de voyage, on était en tournée et tout ça et on a parlé tout le temps en français, et je ne me rendais pas compte. J’entendais que tous mes copains ils parlaient français et tout ça, mais moi j’ai très peur de parler parce que je pensais que j’ai fait plein de fautes et des trucs comme ça, pour moi aussi, ah ? Moi j’en a fait un paquet aussi, mais bon, j’étais content à la fin.

K : Vous n’avez jamais pris de cours ?
Non, non, non, jamais. On apprend, on écoute les autres, je te dis, la télé, les journaux et tout ça, parce que lire c’est plus facile pour nous que parler, quoi.

K : L’envie de parler n’est-elle pas aussi une motivation ?
Tu es obligé quand tu… En tout cas dans le milieu où je suis moi, tu es obligé de parler français, déjà parce que tu es en France, on va le dire comme ça, et après parce que quand on rencontre beaucoup de musiciens de plusieurs nationalités et tout ça, voilà, c’est trop difficile, soit on parle anglais comme quand je suis arrivé mais non, tout le monde parle pas anglais dans mon milieu et voilà, un peu d’italien, un peu de tout et à la fin tu te dis : "Bon, on est en France, on va parler français, comme ça on se comprend tous", voilà.

K : Qu’est-ce qui est le plus difficile à vivre, en France ?
La mentalité de les gens ici, même pas les gens du Sud et tout ça… Ch’ais pas, on est un peu vieux, tu pars à vingt-sept ans, t’as déjà la moitié de ta personnalité elle est déjà fait, quoi. On peut changer un peu et tout ça, mais bon, je me retrouve pas, il y a beaucoup de choses que je n’aime pas d’ici. Je sais pas, c’est le pays, c’est peut-être moi aussi, ah ? Mm, je sais que c’est moi.

K : Et le plus facile, c’est quoi ?
Le plus facile ? Le plus facile c’est de rien faire, quoi. Bah oui, un peu comme partout, après tu te retrouves un peu dans la merde mais c’est facile aussi de se retrouver dans la merde quand t’as plus rien.

K : Avez-vous pu concilier les différences qu’il existe entre Cuba et ici ?
En fait je n’ai jamais cherché à me mettre là-dedans, quoi. Ch’uis là, j’essaie de m’habituer et de me… bah, disons de m’intégrer et de vivre comme le gens d’ici parce que sinon c’est impossible, quoi, tu peux pas toujours garder cet qu’on a dedans et partir ailleurs, il faut se mettre dans la vie des gens d’ici et faire comme ils font ici.

K : Quelles habitudes françaises avez-vous adoptées le plus vite ?
Ahhh ! qu’est-ce que se passe si je n’adoptais pas d’habitudes français ? Le vin, le fromage, les escargots, ah ah ah ah ! La gastronomie français, oui.

K : Avez-vous conservé des coutumes cubaines ?
Ça par contre oui, ça j’ai tout gardé.

K : Quelles coutumes, par exemple ?
La fête et fais ce que j’ai envie, à chaque fois, tout "lé" temps.

K : Quel est votre métier ?
Mon métier c’est musicien, c’est que ça. Ça me plaît énormément, oui. J’ai fait ça tout ma vie, quoi, ici et à Cuba aussi, et je pense que je ferai ça tout "lé" temps, même si parfois j’ai envie d’arrêter, quoi. Ch’ais pas, pour essayer autre chose, ah ? J’ai jamais rien fait de ma vie si ce n’est pas la musique, alors pourquoi pas essayer autre chose, vu que je commence à galérer pas mal. Je sais pas, il faudra que je regarde, ch’ais pas, pour l’instant je suis pas très clair de ce que j’ai envie de faire à part la musique, quoi, mais bon, on va voir.

K : Il est difficile de vivre correctement de la musique ?
Dans un moment je dis yeah, oui oui, avant j’avais pas mal de ce qu’on appelle de bons plans, quoi. J’étais en Corse, je habitais là-bas et je réussis quand même à me faire embaucher ici pour venir travailler, ch’ais pas, faire des tournées, quoi, et après je retournais chez moi. Ça fait un ou deux ans que ça se passe pas comme ça, ça a beaucoup changé, un peu comme partout avec tout ce qui se passe en France, quoi, avec les intermittents de spectacle et tout ça, c’est la galère de tous les jours quoi, tu vois ? Et même en se bougeant c’est… c’est hyper difficile.

K : Vos amis sont plutôt des musiciens ?
La plupart sont des musiciens, .

K : Avez-vous de la famille en France ?
Non. , mon fille.

K : Votre famille vous manque-t-elle ?
Celle de Cuba oui, ah oui ! Ça sera comme ça tout le temps, ça fait six ans que je ne vais pas leur voir, imagine-toi si ça commence à me manquer, oui.

K : Quelles relations avez-vous avec vos compatriotes ?
Bah oui, on se connaît à peu près tous et ça se passe super bien.

K : C’est un peu comme la famille ?
Il y en a que oui. Oui, ça se passe super bien avec tous, en tout cas jusqu’à maintenant et j’espère que ça va durer.

K : Qu’aimeriez-vous avoir ici de votre pays ?
La montagne derrière, la mer devant, c’est tout. La mer ici, c’est pas la même, c’est pas la même que à Cuba.

K : Conseilleriez-vous à des Cubains de migrer ?
Non, mais pourquoi pas de leur faire venir un peu pour qu’ils goûtent et qu’il voient vraiment comme ça se passe ici ? Parce que le gens là-bas, ils croient que c’est facile d’arriver ici, voilà tout est fait, et as rien de tout, c’est pareil que partout : tu travailles pas, tu as rien, et de là d’où on vienne si tu travailles pas tu as rien, et même parfois tu travailles et tu as rien… comme ici, quoi, je vois que c’est pareil, quoi. Les gens ils viennent, z’ont envie de rester et deux ans, trois ans après : "Putain ! ça me fait chier, je fais rien, j’arrive pas à avancer." Ils croient que c’est facile et ici c’est pas facile du tout, mais c’est pas plus difficile qu’ailleurs, ah ? C’est à peu près pareil partout.

K : Quel bilan faites-vous depuis votre arrivée ?
Quel que ? C’est quoi ça ?

K : Un bilan, c’est comme une synthèse…
Je pense que j’ai fait trop la fête, et que j’ai perdu pas mal de temps, même si j’ai fait beaucoup des choses ici, je pense que oui.

K : Vous ne dressez pas de bilan positif ?
, , bien sûr, bah oui, oui tout lé temps. Llorar - ndlr : pleurer, utilisé dans le sens de "se plaindre"- beaucoup, ça c’est une des choses français que j’ai maintenant, ah ! ah ! ah ! Ça a allé, ça devienne un français cette côte-là, un peu critiquer et tout et tout, mais bon, tout temps tout temps c’est positive, ah ! Comme tout le monde, parfois tu descends un peu mais ça monte tout suite…

Propos recueillis par Jaime Villalon le 29/06/07 ; rédaction : Odile Fourmillier.

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