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La revue du témoignage urbain

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Sur la route

Je suis chez moi

Migrante algérienne

« Je suis née en 55 à Bouzguene, en Algérie. Mon père, lui, a pratiquement passé son enfance à Marseille : il est venu à l’âge de dix ans, donc il a été élevé avec la mentalité française… mais toujours dans le bain de la communauté. Je suis ce que je suis, je suis berbère, je suis française mais j’ai gardé certaines valeurs. Depuis l’âge de cinq ans que je suis en France, vous vous rendez compte ! » Linda Fazia Rahbi, 50 ans, assistante en pharmacie.


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Je suis chez moi
 Je suis chez moi

Nous, c’est un peu l’ancienne génération, on est issu de la quatrième, cinquième génération. Moi je suis de la quatrième génération, et encore, peut-être même à plus loin, j’en sais rien. Tout ce que je sais c’est que chez nous à notre époque, on parlait pas trop de cette immigration parce que ça nous a jamais pesé. L’immigration s’est pas faite d’aujourd’hui. Les médias nous bataillent avec leur… Ils nous passent maintenant les jeunes - je sais pas si c’est à la mode ou quoi ?! - les jeunes Maghrébins et les interviewent : "Et pourquoi ceci, pourquoi cela ?" Oh ! Mais c’est pas la deuxième génération, c’est depuis x-temps ! Pourquoi vous remontez pas très loin ? Y’a des centaines de Marseillais qui sont dans mon cas, et on parle même pas d’intégration, on sait même pas ce que c’est "Intégration". C’est quoi ? Ça s’est fait progressivement. Nous, on a jamais posé la question, on était là, on était là ! Oui. Nous, nos parents, nos arrières grands-parents, quand ils sont venus, on les a appelés. Faut pas tout mélanger.

Déjà, mon grand-père était ici ; mon arrière grand-père était ici déjà, à l’origine. C’était des commerçants. Mon arrière-grand-père était venu comme tout autre pour travailler parce que on habitait dans un village et y’avait pas de boulot. C’était déjà des commerçants kabyles. Ils avaient des terrains, on peut pas dire qu’ils étaient pauvres. Ils avaient décidé d’émigrer comme tous les jeunes ; ils avaient envie de voyager - d’après les dires de ma grand-mère - il voulait venir en France et puis voilà. Donc ça lui a plu, il est resté, il a acheté des commerces, des restaurants, des hôtels.

Mon grand-père était français, il a fait la guerre d’Allemagne. Il est pas retourné en Kabylie, il est resté ici. Quand je suis venue, il avait déjà trois, quatre restaurants, des hôtels dans la rue des Chapeliers ; il avait fait venir son fils - donc mon père qui est l’aîné - parce qu’il avait pas mal de commerces. Il voulait déjà, comment dire "l’éduquer" - c’est le mettre ici en France - pour qu’il puisse avoir des diplômes. Après l’indépendance, mon grand-père a changé ses papiers : il a pris sa nationalité algérienne. Mon père aussi, les deux… Ha oui, ils avaient changé quand même !

À l’époque de ma mère, on se mariait chez nous de village en village par recommandation : un peu par connaissance, un peu par familles ; aussi, parce que ils se connaissaient ici. C’était les parents qui choisissaient la famille. En France aussi ça se faisait.

Mon père a voulu quand même voir ma mère. Donc il est parti dans son village en Kabylie, il m’a dit : "Je suis parti voir qui je vais épouser, et j’ai trouvé ta mère en plein centre du village avec les petites filles, en train de jouer aux osselets, pleine de poussière. Je me suis dit c’est pas possible, je peux pas épouser quelqu’un comme ça." Et puis un autre jour, il m’a dit : "Je suis reparti avec mon père et là, bon, elle était - disons - disponible, elle s’était fait jolie et propre. C’est vrai qu’elle était mignonne, donc j’ai décidé de l’épouser."Parce que eux, les critères de cette époque en Kabylie, c’était être blanche, être jolie, quoi. Donc ils se sont mariés.

Mais il l’a laissée là-bas. Donc il est revenu travailler ici et juste un peu avant la guerre, dans les années soixante, mon père a décidé de faire un regroupement familial ; il pouvait pas concevoir d’avoir ses deux filles - parce qu’on est nées en Algérie, ma sœur et moi - et lui tout seul ici. il est venu nous chercher définitivement. D’après ce que j’ai entendu, c’était plutôt un peu à cause de moi qu’ils sont venus prématurément : j’ai eu un petit accident quand j’étais gosse, je me suis fait mal à la hanche et je boitais. Ils se sont aperçus - à l’âge de un an et demi - que j’avais un problème donc ils m’ont emmenée dans un hôpital et ils m’ont opérée, mais très mal. Mon père avait peur des séquelles et ils nous a ramenées, pour me faire opérer ici.

Je peux dire qu’on était quand même privilégiés. Moi j’ai jamais connu ni les cités… Non, non, non, j’ai pas connu tout ça. Nous-mêmes au départ on habitait dans l’hôtel à mon père. C’était à nous. C’était la place d’ Aix, c’était la rue des Chapeliers. Jusqu’à l’âge de quinze ans à peu près, j’ai passé pratiquement toute mon enfance dedans.

Mon père travaillait à cette époque à Peugeot, donc il avait son CAP ou son BEP de mécanicien. Il travaillait pas dans les restaurants de son père, il voulait pas prendre la relève. C’était son père qui l’a un peu obligé à entrer dans la restauration. Mais c’est pas comme maintenant, c’était familial, c’était la plupart des ouvriers maghrébins ; même les hôtels, il louait plutôt aux immigrés, aux gens de chez lui.

Et vers les années soixante-dix, mon grand-père a presque pratiquement tout perdu. Parce que les années cinquante, quand il a fait venir mon père, des cousins à lui, des neveux à lui… À cette époque-là c’était par parole, on faisait pas les papiers, on signait pas quelque chose par le notaire. C’était… la parole qui comptait énormément dans notre communauté. Mon grand-père s’est fait avoir, comme il ne savait ni lire ni écrire. Mon père a essayé de récupérer les biens de son père, il a pas pu. Ça avait été récupéré par les gens - certains de mon village, certains d’autres villages - qu’il a connus et ils ont dit : "Il est à nous, il nous a été donné par ton père." Donc mon père s’est battu contre du vent. Mais il est toujours commerçant, parce qu’il avait acheté un commerce, donc il a travaillé pour lui, dans la restauration aussi. Alors maintenant il est décédé, c’est ma mère qui a pris la relève ; elle le tient pas, elle le loue.

Quand j’allais faire quelques courses pour ma mère, on prenait tout, puisqu’on avait le restaurant : les légumes… Mais je rentrais et je sortais, je traînais pas au restaurant. À cette époque-là, les filles, c’était pas fait pour entrer dans les bars, hein. C’était des femmes de petite vertu, c’était très mal vu qu’une fille… Mon grand-père était aisé donc très connu dans la communauté, on pouvait pas dire : "La petite fille de tel est rentrée au restaurant." Oh la la !

Je passais mes étés en Kabylie ; notre père voulait pas qu’on perde nos repères, notre langue. C’est ma langue maternelle, on parlait le kabyle à la maison : mon père en français, et ma mère en berbère… mais bon, le parler correctement, non, pas tout à fait. Moi j’ai perdu parce que à l’époque je suis restée quand même trois années à l’hôpital. J’ai récupéré un peu lorsque j’ai été scolarisée ; en CP, en CE1 j’ai commencé à réapprendre en berbère avec ma mère, à la maison. Et puis, mon père était assez dur, il fallait pas qu’on perde la langue, il nous disait tout le temps, sans arrêt : "Vous pensez pas qu’on va rester ici ! On va partir en Kabylie, moi j’ai ma maison, moi j’ai mes racines, moi je veux pas que vous oubliez d’où vous venez." Il était très… presque très "nationaliste", berbère avant tout.

Donc forcément qu’on se sentait berbère, on nous rabâchait les oreilles pratiquement tout le temps, il fallait pas qu’on oublie d’où on vient… Par exemple dans le domaine culinaire, il fallait qu’on sache. Ma sœur, l’aînée - elle a 4 ans de plus que moi - il fallait qu’elle apprenne à faire le pain, la galette, le couscous roulé à la main, comme on faisait à l’époque... Moi j’ai toujours été quelqu’un de rebelle, j’ai jamais voulu apprendre, parce que chaque fois qu’elle me disait : "Viens, tu vas apprendre." "Mais pourquoi faire ? Y’a les boulangers, pourquoi tu veux que j’apprenne le pain ?" En fait je réfutais tout ce que elle voulait m’apprendre. Je le voulais pas. C’est vrai que à une époque je jetais tout en bloc. Parce que je me dis : "On est en France, c’est quand même..."

À chaque fois je disais à ma mère : "Alors mais, dans ce cas, pourquoi papa nous a fait venir en France, moi je comprends pas. Alors si demain je vais épouser un Antillais ?" Parce que justement, moi j’étais dans le milieu antillais ; elle me dit : "Il est hors de question, faut même pas en parler, même pas envisager, tu es d’origine Algérienne, tu vas épouser quelqu’un de chez nous et puis voilà, ne cherche pas de problème." "Merde, mais attends, et si je tombais amoureuse de quelqu’un d’autre que quelqu’un de chez nous ? Comment je vais faire ?" "Eh bien écoute, tu seras obligée de laisser tomber." Chose que je n’ai pas faite du tout, je me suis battue.

J’ai épousé quelqu’un d’origine arabo-espagnole. C’était le pire que je pouvais faire. Avec mon père y fallait pas penser se marier avec autre que quelqu’un de chez nous, c’était pas faisable. On n’a jamais réellement discuté avec lui de toutes ces choses, un peu avec ma mère… C’était quelqu’un de très pudique qui travaillait énormément, donc on le voyait pas très souvent à la maison. Mon père était de mentalité européenne, mais il avait gardé sa culture, profondément. Il fallait épouser un Kabyle, il fallait que ce soit un Berbère ! Même pas au pays, même se marier ici y’a pas de problème mais que ce soit quelqu’un de chez nous… Nous forcer à nous marier avec quelqu’un que l’on n’aimait pas, non, c’était pas mon père, il fallait quand même qu’on sache. Et moi j’étais quelqu’un de très rebelle, donc je n’ai rien fait, en fait, de ce qu’il m’avait instruit. J’avais dix neuf ans et demi, on est resté deux ans et demi fiancés. En plus, mon ex-mari était au chômage, à l’époque. Deux ans et demi de négociation pour pouvoir avoir son accord pour que je puisse me marier. Pour les fiançailles, c’était tout un speech, oh la la, toute une histoire : "Comment tu l’as rencontré et où…" Aujourd’hui, je me dis : "Il a voulu me protéger, tout simplement".

Je me suis aperçue que j’étais quelqu’un de battante après des dizaines d’années ! Je me suis battue, en fait surtout pour aller travailler. Mon père m’a mis dans une école de sœurs, un collège technique, privé. C’était très sérieux, donc pour vous dire à quel point il tenait à l’éducation de ses filles - ses cinq aînées étaient que des filles. Donc j’ai eu mon CAP de couture, chose que je ne voulais pas ; je voulais partir dans le commerce, il m’a mis dans l’industrie, ça été le sien, de choix. Il pensait que j’allais pas travailler, lui dans sa tête il s’est dit : "Elle va avoir un certaine éducation, un certain savoir, mais pas au-delà parce qu’elle va se marier, avoir des gosses et voilà." Il a fallu que je me batte après mon CAP pour travailler.

Je me souviendrai toute ma vie : je travaillais derrière son dos les jeudis. J’étais à l’école à la rue de la Joliette, et dans la même rue on avait des ateliers de couture. Les professeurs nous disaient d’aller chercher un petit boulot, pour nous mettre un peu dans le bain. J’ai trouvé par l’intermédiaire d’une copine et j’ai été embauchée de suite. Il y avait que ma mère qui le savait. Mais on peut pas le cacher indéfiniment et après le CAP, quand la patronne m’a dit : "Je te prends, tu reviens etc." pour signer un contrat, il fallait quand même l’accord des parents. J’avais déjà cuisiné ma mère, j’avais dit : "Il faut absolument que tu m’aides." J’étais obligée de le dire à mon père, puisque ma mère ne savait ni lire ni écrire, il fallait une signature. Donc, un soir, j’attendais mon père qui rentre du restaurant très tard et - je vous assure que je m’en souviendrai toute ma vie - j’étais tremblante de peur. Je savais que j’allais avoir un refus… Tant pis, j’ai dit : "Bon voilà, papa, j’ai trouvé du travail, j’ai eu mon CAP." "Il est hors de question, tu travailleras pas. Pourquoi tu vas travailler ? Qu’est-ce que tu veux ? Tu le sais, que chez nous ça se fait pas."

Bon, en fait, deux ou trois ans plus tard, j’ai compris que c’était à cause de mon grand-père. Il fallait pas que sa petite-fille travaille, autrement cela allait entacher sa réputation, voilà. Il était encore vivant. Ça se faisait pas : "Mais pour quoi faire la fille de tel travaillait ?" C’était des commerçants, ils en avaient pas besoin, ça se faisait pas. Mais moi j’en avais besoin, mon père c’était pas quelqu’un… Il distribuait pas le pognon, on n’avait pas d’argent de poche comme ça !

J’avais pas de sous et à l’atelier il fallait une paire de ciseaux et une blouse. Et je me disais : "Comment je vais faire pour m’acheter ma blouse ?" Ma mère m’a donné un petit peu d’argent, donc je suis allée derrière le dos de mon père et je l’ai achetée, j’ai commencé à travailler... Quand il l’a appris malgré tout, il m’a appelée un soir : "Alors comme ça tu es quand même partie travailler ?" Au fond de lui-même il comprenait quand même, il voyait que j’étais quelqu’un d’assez indépendant, une forte tête ; donc il s’est dit :"Vaut mieux minimiser les choses." Malgré que ça l’a touché - je lui ai désobéi - il m’a dit : "Bon, surtout fais bien attention. De toutes les façons je vais venir voir un petit peu ce que c’est." Il avait un petit peu peur : "Qu’est-ce que c’est comme atelier ? Avec qui ? Est-ce qu’y va y avoir des hommes ? Est-ce qu’y va y avoir des garçons ?" Voilà, c’était assez...

Il avait peur du loup, Voilà, du loup. J’avais dix-sept ans, bon, j’étais jeune, j’étais encore mineure, bon j’étais quand même très dégourdie. Parce que dans notre communauté on vous bourre la tête : "Faut pas coucher avec un garçon parce que chez nous ça se fait pas, parce que sinon ça te salit." On vous remplit la tête de préjugés, de principes, à un point que vous êtes bloquée. En fait, moi, dès qu’un garçon m’approchait je disais : "Hou la la, y’a mon père derrière, fais attention !" Combien de fois mon père m’a dit : "Même si tu me vois pas, je serais toujours derrière toi." Et j’ai traîné ça pendant très longtemps. On était assez naïves, c’est pas comme les petites jeunes de maintenant, hein ! Ça m’a poursuivi pendant très très longtemps. Bon je dis pas que j’ai pas eu des petits copains, j’en ai eu malgré tout, parce qu’on les a par derrière hein, sans les parents. On faisait pas des conneries, on sortait pas le soir, on n’avait pas le droit. Les boums, à notre époque, on les faisait avec les copains, les copines, la journée quand on n’avait pas d’école. Forcément je le disais pas à mes parents. Voilà, on trouvait un petit chemin…

Ça fait dix ans que j’ai ma nationalité, c’est tout... Je me suis posée cette question pendant des années : "À quoi cela va me servir si je change ma nationalité, ce que je vais avoir de plus ou de moins ? Je me sens française, je me sens européenne, qu’est-ce que ça va changer d’avoir une carte ?" Dans mon métier, ça n’a pas posé de problème parce que j’étais couturière. Dans les années quatre-vingt, quand je cherchais du boulot j’en trouvais de suite, y avait pas de C.V. D’un atelier à l’autre on n’avait pas de problème. Le déclic a fait qu’un jour je passais à la Caisse d’ Epargne et j’ai montré ma carte de résidence, j’ai vu la tête du banquier, il m’a dit : " Madame Benbarka… - J’étais mariée à l’époque - je ne comprends pas comment vous n’avez pas de carte nationale. Ça fait des décennies que vous êtes chez nous, pourquoi est-ce que vous avez pas la nationalité française ?" Eh bien, j’ai dit : "Qu’est-ce que ça va changer, qu’est-ce que ça va m’apporter, justement ?" Il m’a dit : "Ben, je sais pas…Vous comptez repartir vivre chez vous ?" Je dis : "Non, non". Il me dit : "Ben alors ?" J’ai pris le dossier ; pendant deux ans il est resté à la maison. Oui, deux années ! C’est une démarche.

Une fille, quand elle divorce, il faut qu’elle retourne chez ses parents. Ça été très difficile pour moi de vivre avec mes gosses, seule. Mon père était décédé. Bon, je suis sûre de son vivant j’aurais pas gardé ma maison. Je serais partie avec mes gosses, chez mes parents. C’est pas une honte, mais vis-à-vis de ma mère, non, c’était pas normal. Elle m’a dit : "De toute façon tu peux pas rester comme ça vivre seule avec tes gosses, chez nous ça se fait pas." Dans toutes les cultures le divorce est mal vécu dans toutes les familles, mais, nous c’était pire encore, c’était difficile.

Ma mère elle sortait très peu, mon père il voulait pas, même dans leur communauté. J’avais un père très très sévère ; ah il fallait pas, elle côtoyait pas, à part la famille : ses cousins quand ils viennent du bled, ou ici quand ils viennent la voir. Toute la culture européenne, elle l’a eue par le biais de la télé. Elle a jamais été dans un musée, juste dans des parcs. Marseille, elle la connaît que depuis 88, depuis que mon père est mort. La première fois - je m’en souviendrai tout le temps - elle sortait pas toute seule, il fallait l’accompagner. Ma petite sœur l’accompagnait. De là à là, elle était incapable de reconnaître le chemin. Je pense qu’en voyant ma mère soumise, je me suis rebellée contre mon père tout le temps. Quand il y avait des disputes, même si ma mère avait tort, j’étais avec elle. J’étais pas avec mon père du tout, Même si je savais à quelque part qu’il avait raison, voilà, parce que je me disais : "Attends, mais elle sort pas, elle est là tout le temps à la maison."

On était huit, huit c’est énorme, c’est une grosse responsabilité. Mais quand même elle a su gérer, elle était à la maison mais elle nous tenait, quoi. Elle avait quand même son caractère. Caractérielle ! Fallait pas sortir du droit chemin, pas faire un écart parce qu’elle avait peur aussi de mon père. Je me souviens, à l’école quand on sortait à cinq heures - l’école était pas très loin - cinq heures vingt, fallait être à la maison. Cinq minutes après c’était la Gestapo devant la porte : "Où tu étais ?" Il fallait un compte rendu.

La seule chose qui me blessait un petit peu c’est quand on rentrait des cours, le lendemain de week-end j’entendais mes copines dire : "Ouais, moi je suis partie en boîte" et cætera. Mais bon, on inventait. J’avais une imagination assez débordante quelquefois, je me souviens avec ma copine - c’était une de chez moi, on habitait pas très loin toutes les deux. On est toujours amies. Voyez un peu, à l’âge de cinquante ans, on traîne encore ensemble ! - Eh bien, je lui dis : "Tu te rends compte, je comprend pas, elles vont au ski, elles vont machin, et nous, où que c’est qu’on va ? " "Mais tu dis que tu es partie en vacances aussi !" Alors on a inventé un truc qu’on avait vu à la télé, qu’on est parties au ski… On nous posait des questions, tout ça, on a menti, on a réussi à faire passer notre bobard, quoi… C’était quand même assez rigolo. Mais après on disait : "Tu te rends compte, on est menteuses !"C’est vrai que nos côtés mensonges, on nous avait tellement dit de choses : "Faut pas mentir, faut pas voler, faut pas faire ci, faut pas faire ça", on se culpabilisait un petit peu, et je me disais : "Merde ! quand même on n’est jamais parti au ski" ; pas parce qu’on avait pas les moyens, mais c’est parce que mon père n’avait pas le temps, et puis à cette époque-là on n’avait pas les centres aérés. Mais c’était quand même marrant à vivre… Moi je sais que j’ai gardé un très bon souvenir de cette époque, et bon, tout va bien, on se pose pas la question de cette intégration. J’avais des copines antillaises, françaises, vietnamiennes, de tout de tout ; à Marseille, c’est cosmopolite donc moi j’étais très bien …

Quand je frôle le sol algérien, c’est idiot, y a quelque chose qui se déclenche quand même, ah oui, la même chose que lorsque je reviens ici, en France, ah oui, la même chose ! J’ai senti ça, surtout en 92. Ça faisait quand même quelque années que j’étais pas partie, ça m’a fait énormément plaisir ; et là, je me suis vue dire : "Oh la la ! Je suis chez moi !" Et je me suis vue dire la même chose quand j’ai mis le pied à Marseille : "Oh la la ! Que je suis heureuse d’être à Marseille !" Et mon fils - il avait douze ans à c’t’époque-là - m’a dit : "Tu as pas dit la même chose quand tu es partie ? Bien et alors t’es où ? Tu es chez toi là-bas ou ici ?" J’y ai dit : "Ben écoute, j’suis autant là-bas qu’ici chez moi, voilà." Je peux pas dire, c’est vrai, je connais mieux la France, je connais mieux Marseille, je me sens Marseillaise dans mon langage, dans ma façon de vivre.

Quand je suis là-bas, je regarde avec des yeux quand même étrangers un petit peu, hein. Je sens une grosse grosse différence : y’a des femmes très européanisées, beaucoup plus qu’on ne croit, mais certaines qui ont gardé... Il y en a de ma génération, on a quelques quelques années d’écart, elles sont là bas, elles épousent un Kabyle, c’est vraiment la "Kabyle" dans toute sa splendeur. Là je me dis : "Je ne suis pas comme elles, je suis européenne !" Là, elles me font sentir que je suis étrangère, alors je sais pas, bon... C’est à dire, c’est les autres qui vous disent : "Vous êtes étrangère, vous êtes marseillaise, vous êtes "émigrée." On n’a pas le même langage quand même, on parle une langue qui est assez mélangée, voilà ; c’est pas vraiment le tamazirt qu’on parle en Kabylie - le tamazirt c’est notre langue, logiquement, mais on parle le kabyle. C’est pas purement le berbère, quoi.

C’est les deux chez moi, ici en France et la Kabylie, l’Algérie. Je sais plus… Mais y’a ce côté européen, heu française, que je me suis dit : "Non mais attends, moi j’ai passé pratiquement toute ma vie ici, je peux pas dire que je suis kabyle entièrement, algérienne entièrement, et puis française entièrement…" C’est pas possible. Non. Je me faisais du souci, je me suis posé des questions jusqu’à très tard, jusque après trente-cinq ans ! Je savais pas réellement : "T’es française, t’es kabyle, t’es quoi en réalité ?" J’en parle actuellement avec mes frères et sœurs et mes gosses - j’en ai six. Eux sont tous nés en France, ils pensent pas la même chose que moi, voilà. Ils disent "chez moi", ici. Moi je dis : "Oui ici en France je suis chez moi, mais j’ai un autre chez moi, j’ai la Kabylie aussi." J’ai gardé quand même en moi quelque chose de très fort. Mon père m’a éduquée, en fait

Mes racines sont quand même en Kabylie, c’est là où je voudrais être enterrée… Peut-être le fait que j’y suis née. Dans chaque village on a de la famille, des cousins, des oncles, des arrières-cousins… Ma mère a une maison. On est tous un peu cousins parce qu’on se marie tous un petit peu par famille. En 92, j’y suis retournée spécialement pour un mariage : mon frère a épousé une petite en Kabylie. Lui il est né à Marseille, c’est un Marseillais, il l’a ramenée, mais c’est son choix à lui. S’il aurait été ici, s’il aurait rencontré une black, une Espagnole, il l’aurait épousée. J’ai une sœur qui a épousé un Breton. Ma mère par, contre, elle, a très mal pris, elle a pas accepté, et jusqu’à présent elle a pas encore accepté. Mais nous on l’a reçu, y a pas de problème pour nous.

À 75 ans, on peut pas changer de mentalité, mais peut-être essayer de lui faire comprendre. Si je devais rencontrer quelqu’un, si je devais être amoureuse, y’aurait pas de problème, non, j’exposerai à ma mère : "Ben écoute maman, y’a ça et ça"… avec des gants quand même, pour lui dire. Je pense qu’elle me donnera sa bénédiction. Maintenant, elle est assez européanisée, ne serait-ce que dans ses dires. Sa mentalité est beaucoup plus ouverte. Alors qu’à l’époque, non, elle était "compacte". C’était kabyle, kabyle, kabyle et kabyle. Y’avait rien d’autre à côté. C’était l’ignorance complète, d’autant plus qu’elle ne sortait pas, donc, elle ne côtoyait pas les autres communautés. On va pas lui en vouloir...

J’ai reproduit l’éducation que j’ai reçue avec mes gosses, mais avec quand même un certain laxisme, parce que moi j’ai été à l’école, ma mère n’a pas été à l’école, et donc elle savait pas ; j’ai pris le bon ! C’est-à-dire la droiture, l’honnêteté, les valeurs qui font qu’on est ce qu’on est, la personnalité. J’aurais adoré avoir une fille. J’ai ma nièce, c’est comme ma fille. Moi je l’élève à ma manière, je lui dis : "Profite de la vie, sors le soir, sors des garçons, parce que nous, on n’a pas pu faire ce qu’on a voulu réellement." Je ne regrette pas parce que peut-être que ça m’a empêchée de faire des bêtises. J’ai été protégée ! On le comprend pas quand on est jeune. Moi j’ai des gosses qui sortent le soir mais je suis une maman très anxieuse, donc le portable il faut pas qu’ils l’éteignent, il faut absolument que je sache où il est, à quelle heure il vient, "Attention, s’il te plaît, fais très attention…"

J’ai trois fils, trois garçons. Celui de vingt-cinq ans, il a une une petite copine. Bon, ils sont fiancés pratiquement, maintenant ça fait quatre ans et demi. C’est une Corse d’origine, son papa est d’origine italienne, sa maman est d’origine pied noir, presque espagnole. Elle est espagnole, donc. C’est un métissage, joli métissage. Une fois, je suis partie à un mariage, et ma future belle-fille et mon fils m’ont accompagnée. Bon, c’est vrai elle est typée "méditerranéen" avec des cheveux frisés, très jolie. On pensait que c’était une Kabyle, parce que les Kabyles sont blancs de peau. Ben j’ai dit : "Non, c’est pas une Kabyle." "Ah bon ? Pourquoi ? D’où elle est ?" "Ben, c’est une Corse." "Ben, à la première vue... ouais, c’est pas mal." Il reste encore une grosse partie de la communauté berbère qui tient à ce que un Kabyle épouse une Kabyle, à notre époque ! C’est comme si ils allaient perdre quelque chose, voilà ; peut-être leur culture.

C’est idiot, je me suis fait draguer par un bonhomme. Y’ a dix ans pratiquement. Et puis, on est allé dîner et cætera, puis je voyais qu’il voulait sortir. Alors je me suis posé la question : "Tiens, ben mince, c’est pas un musulman ! Mince !" Alors qu’auparavant, quand j’étais jeune, je me la posais pas ! Mais là je me dis : "Comment est-ce que ma mère va le… ?" Ouais, voilà : comment ne pas faire de la peine à ma mère ? Comment est-ce que je vais faire ; et si demain je devais me mettre avec un européen ? On en a discuté avec mes sœurs, on est très pudiques dans ce domaine-là. On m’a dit : "Oui, pourquoi pas. Attends, on s’y fera. Si ça doit se faire, ben écoute, tant pis !" Bon, la question ne s’est pas posée parce qu’on n’est jamais sortis ensemble. Donc, j’ai refusé parce que j’avais d’autres choses à faire de très important. Voilà, ça s’est pas posé. Maintenant que j’ai plus le temps, que les gosses sont plus grands, elle ne se pose plus du tout ! C’est vrai que je ne recherche pas à refaire ma vie, je suis quelqu’un de très indépendant, je me verrais mal avec un homme à la maison, non, je pourrais pas, pas du tout, non, non non. Peut-être avoir un ami à l’extérieur, mais à la maison, non ; ça fait quand même dix-sept ans de divorce, et…

Propos recueillis par Patricia Rouillard le 25/05/06 ; image d’archives.

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