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La revue du témoignage urbain

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Les sentences de l'habitant

La résistante

Aujourd’hui, Monique Roussel peut regarder son ancien logement par la fenêtre du nouveau. Elle a retrouvé sa rue de la République. Mais avant d’être relogée, elle a dû se battre contre les promesses sans lendemain et l’inertie des promoteurs. Elle témoigne pour elle, et pour ceux qui ont eu moins de chance.


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porte taguée. photo : JLopez.
 porte taguée. photo : JLopez.

Koinai : Quand vos problèmes ont-ils débuté avec Marseille République ?
J’habitais en face, au 50 et, je me rappelle plus, décembre 2004, 2003... J’ai reçu un non renouvellement de bail pour raison de travaux et voilà... Rénovation de l’îlot sans proposition de relogement. J’avais 6 mois pour partir.

K : Alors que, légalement, ils étaient tenus de vous proposer un relogement ?
Non, légalement, non. C’est-à-dire que du fait que ce soit dans le cadre d’Euroméditerrannée, il y avait une convention qui avait été signée. Tout le monde avait dit que les habitants y seraient intégrés au projet et qu’on les chasserait pas. Moi, voilà, c’est qu’on ne me propose pas de relogement. J’ai contacté Un Centre Ville pour Tous, l’association, pour avoir de l’aide. Et puis on a commencé à se mobiliser pour ceux qui veulent rester dans leur appartement, qui puissent garder leur appartement ou être au moins relogés dans le quartier. Et en gardant des loyers modérés. Parce que c’était pas des logements sociaux, mais on avait des loyers bas. Donc, ben voilà, notre combat c’était ça.

K : Vous pouvez me raconter les étapes ?
Pour moi, ça a duré un an et demi avant qu’on me propose un relogement ici. Compte tenu de la flambée des prix des loyers, moi je pouvais pas trouver, enfin, l’équivalent de ce que j’avais, en centre-ville. Et ça a été assez conflictuel avec Marseille République. Bon, ben, voilà, on s’est battus, comment dire ? On faisait des réunions. On alertait les médias. Ben, on était délogés, quoi, dans le cadre de la rénovation Euroméditerrannée. On était pour la rénovation, mais avec nous (rires). Parce que, en plus, dans la convention qui avait été signée avec tous les partenaires d’Euroméditerrannée, c’était convenu qu’y aurait 30% de logements sociaux. Et, voilà, on a demandé, moi j’ai demandé à intégrer les logements sociaux du quartier en ayant la même surface, le même loyer que ce que j’avais. Enfin bon, voilà. En plus, la façon dont ça été aussi... Oui, ils nous ont un peu pris pour, comment dire ? La façon dont ils parlaient de nous, Marseille République et la Mairie, ils nous prenaient un peu, plus ou moins, pour des squatters ou je sais pas quoi. Vraiment, ils étaient méprisants envers la population locale.

K : Un an et demi, ça a été un peu long...
C’était un peu long parce qu’en plus, quand y a eu le projet Euroméditerrannée, y a eu aucune communication de faite. Nous, on savait qu’on faisait partie du périmètre. Donc, on savait qu’y aurait des rénovations qui allaient se faire, mais on ne savait pas du tout ce qui allait se faire et ce qu’on allait devenir. En plus, on reçoit ce papier. On se dit : "putain, où c’est que je vais aller ?" C’était assez angoissant de pas savoir, de savoir qu’on peut pas louer un appartement avec les revenus parce que moi j’ai un salaire quand même. Et donc ça été, pfff... Quand ils m’ont proposé ici, j’ai dit "c’est bon".

K : Et à votre connaissance, il y a encore des personnes qui sont en situation difficile dans le quartier ?
Oui, oui, y a encore des personnes menacées qui sont en procès et qui risquent d’être expulsées, ou qui n’ont pas de propositions de relogement. Et on continue, on continue à les soutenir, à les aider, à... Les commerces aussi sont en difficulté. On n’a pas pu les aider parce qu’ils ont préféré chacun se débrouiller avec leur avocat. Donc, y en a qui sont partis avec de l’argent. Y en a qui sont partis sans argent. Y a eu pas mal de drames, entre autres, la boulangère, mme Breda. Là vraiment, ça nous a fait de la peine. Donc, elle a été expulsée, elle a perdu son commerce, perdu son logement, tout perdu, quoi. Elle a tout perdu. Ils étaient en fin de carrière et... Ils ont même pas pu vendre.

K : Et les travaux ont pas dû aider le commerce...
Les travaux du tramway, ça a duré plusieurs années. Du coup, les commerces qui arrivaient juste, ben là, ça les a complètement coulés. Sur les trottoirs, on voyait plus les commerces de la rue. Y avait même plus de passages piétons. C’était, c’était la loi de la jungle. Ça, plus les squatters aussi. Enfin, on n’a pas de preuves, mais c’était plus ou moins bizarre, cette histoire. Parce qu’avant, justement, au moment d’Euroméditerrannée, y a des centaines de squatters qui se sont installés rue de la République. Et ils sont restés un moment. On avait beau se plaindre, aller voir la police, on avait beau rouspéter, aller voir les élus, dire "bon y a un problème", ils ont pas d’eau, pas d’électricité, ça circulait sans arrêt. Ils étaient 50. Y avait des feux d’appartements, je sais pas combien. C’était pas mal de jeunes, donc, qui entretenaient pas, qui jetaient... Les policiers, eux-mêmes, ils ont dit : "ben vous savez, c’est voulu, c’est pour que vous partiez". Bon, ça été, pendant plusieurs années, un peu difficile. Dès que ça été vendu à Marseille République, ben tiens, comme par hasard, plus de squatters. Les propriétaires ont agi, ils ont muré les appartements vides.

K : Il y a eu plusieurs changements de propriétaires aussi ?
Quand on allait à la SIM, le propriétaire, et qu’on leur demandait :"qu’est-ce qui va se passer" ? Ben, eux y disaient qu’ils étaient pas au courant. Et on savait rien, donc. Les immeubles ont été vendus d’abord à P2C, après à Marseille République et puis enfin à Buildinvest. Moi, je suis partie avant. Et d’ailleurs, ils ont revendu les immeubles où j’habitais, en l’état, sans rénovation. Alors que moi quand j’étais, quand j’ai eu le non-renouvellement de bail, la raison, c’était pour rénovation imminente. C’était pas pour vente. Enfin bon, ça va, j’ai été relogée, donc...

K : Vous êtes satisfaisante de votre nouveau logement ?
Je suis assez contente. Je veux dire, les années où ça a duré, franchement, j’étais vraiment pas bien. Y a beaucoup de personnes âgées qui on eu des problèmes de santé à cause du stress. J’avais une voisine qui était à la rue de la République depuis, depuis l’après-guerre. Elle était complètement angoissée. Angoissée, de pas savoir ce qu’elle allait devenir. Après un incendie, elle a été relogée. Depuis, elle a perdu la tête. Complètement perdu la tête, une femme de 80 ans, quand même.

K : En fait, ça c’est fait sans tenir compte du facteur humain ?
Non, non. Ils ont délogé, ils ont fait déloger des personnes âgées de 80 ans, 90 ans qui étaient là depuis leur naissance. Y avait pas péril en la demeure. Y avait pas urgence. Ils habitaient pas dans des taudis, les gens. C’est terrible. Mes deux voisins de palier sont morts à cause de l’angoisse.

K : Et, là vous pensez que leur opération immobilière, en définitive, elle marche ?
Ceux qui sont devenus des logements sociaux, ils sont tous occupés. Par contre, pour la vente, ça... Parce que les gens, le prix, voyez... Ceux qui achètent pour louer, je suppose que les loyers sont très, très élevés. Et quand on voit le quartier complètement en déshérence. Je pense qu’ils vont pas rester longtemps.

K : C’est vrai qu’il y a un souci par rapport aux commerces, notamment ?
C’est, voilà, y a plus de commerces. Aucun équipement public, pas de jardin. Non, c’est... Franchement, si j’avais des sous, c’est pas ici que j’habiterais. (rires) Non, enfin, pour les gens qui ont vécu longtemps ici, on veut garder notre vie de quartier, comme tout le monde. Mais quelqu’un qui arrive de l’extérieur, qui débarque dans ce quartier... Si tu payes cher un loyer, ma foi, t’achètes un appartement très cher, voilà...

K : Pourtant, il est supposé y avoir une certaine infrastructure à côté, une école, des commerces... ?
Voilà, ils ont construit un parking souterrain, mais il est inabordable. Inabordable (rires). C’est... Pour qui ils nous prennent ? Ben, je crois que ça avait été dit. Je sais plus quel politique avait dit : "de toute façon, on veut plus la même population, on veut une autre population pour le quartier". Donc, voilà, quoi. Ça, on le sait. Ils font tout pour virer les maghrébins du centre-ville, les pauvres. On peut faire encore des ghettos dans les quartiers Nord. Et puis, en plus, moi, ça fait longtemps que j’habite ici. Le mélange se faisait. Y avait toutes sortes de gens, des pauvres, des riches, des maghrébins, des français d’origine, des asiatiques, et le mélange se faisait. Je veux dire, on se parle. Franchement, c’est ce qui me plaisait, c’est ce qui me plaît dans ce quartier. Parce que ça l’est encore.

K : En fait, c’est plutôt une stratégie de recomposition sociale du quartier ?
Moi, je pense que c’était plutôt ça. Oui, ben maintenant, voilà, c’est abandonné à cause de la crise immobilière... Ça va durer combien de temps ? Encore dix ans ? Abandonné, c’est dommage, c’est dommage. Enfin, on va voir. On va voir s’ils vont faire des travaux. En tout cas, les squatters sont revenus en face. Les appartements vides, de temps en temps, tu vois une tête. Une tête à la fenêtre. Donc, c’est sûr que, ben voilà, c’est, tout ça pour ça ! Franchement, c’était pas la peine, ils auraient très bien pu faire la rénovation avec nous, quoi. Je veux dire, on pouvait côtoyer, on peut côtoyer des gens riches. C’est pas, c’est pas... On est pas crades. Enfin, avant à Paris, les immeubles bourgeois, tu montais les étages, t’avais les très riches en bas et les pauvres en haut. Les chambres de bonne, ça se côtoyait ces gens-là. Je vois pas pourquoi, pourquoi on pourrait pas se côtoyer ?

K : Mais peut-être qu’ils auraient fait moins d’argent en faisant comme ça ?
Enfin, enfin, j’pense qu’y aurait pu avoir une stratégie, comment dire, plus correcte, plus humaine et où chacun, chacun trouve son compte. Y a eu des drames, et ça... Faire partir des médecins. Ils ont fait partir tous les médecins. Mais, je veux dire : les pauvres y se soignent. Ils ont fait partir tous les médecins. Qu’est que c’est ce truc ? Y avait aucune raison. Ma foi, les riches aussi y se soignent !

K : Peut-être qu’ils voulaient vraiment qu’il n’y ait plus aucun commerce pour mettre ceux qu’ils voulaient, ceux qu’ils avaient prévu ?
Oui, oui, ben là, je sais pas s’ils fonctionnent, mais bon... Alors, entre le port et Sadi Carnot, on va bouffer des vêtements, quoi. Peut-être qu’ils ont une clientèle ? C’est... Ils ont fait une super place, la place Sadi Carnot. Le soir, elle est bien éclairée, magnifique. Elle est morte parce que y a que des banques. Le soir y a pas de bars, y a pas de restos, y a pas d’animation. Au moins que les gens en profitent, parce que finalement personne n’en profite. C’est une place, elle est jolie, bien éclairée, c’est magnifique, les façades, mais c’est une place morte.

K : C’est un peu un gâchis ?
Oui, je trouve. Je trouve qu’ils ont encore raté leur truc, quoi.

Propos recueillis le 15 décembre 2008 par J.Becker.

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