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La revue du témoignage urbain

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Inventaires

Le meilleur savon du monde

A la redécouverte du patrimoine vivant.

Le savon de Marseille traditionnel aura traversé les siècles et survécu à toutes les tourmentes de l’histoire, résistant aux lessives et autres produits chimiques des temps modernes, il est aujourd’hui redécouvert pour ses multiples usages et pour sa qualité naturelle. C’est en compagnie de Serge Bruna, en la "Savonnerie de La Licorne" du Cours Julien que nous allons à la rencontre d’un produit légendaire qui a su conquérir le monde.


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Koinai. - Pouvez-vous commencer par vous présenter ainsi que votre entreprise ?

Serge Bruna. - Serge Bruna, je m’occupe de la "Savonnerie marseillaise de la Licorne". Cette société est une des dernières à fabriquer du savon à Marseille, du savon traditionnel, classique, par savon classique nous entendons le cube, la grosse savonnette et on a également développé une gamme de savons un peu plus originaux, par exemple le savon au pastis, celui en forme de sardine avec la légende qui a bouché le port, les boules de pétanque, le ballon de football...

K. - Votre milieu familial est-il lié au monde la savonnerie ?

SB. - Oui, mon grand-père faisait déjà du savon, donc c’est un peu génétique.

K. - Vous avez ça dans le sang !

SB. - Exactement.

K. - Pouvez-vous nous dire un mot sur l’histoire du savon de Marseille ?

SB. - Bien sûr, le savon de Marseille, c’est une histoire de plusieurs siècles, autour du XIIème siècle on trouvait des savonneries à Marseille. Deux grandes dates à retenir dans l’histoire du savon de Marseille, la première, c’est au moment de Colbert qui avait fait un édit en 1688, il avait interdit aux marseillais d’utiliser de la graisse animale, parce que pour faire du savon, il faut un acide gras, soit de l’huile, soit de la graisse animale, tout simplement parce qu’il trouvait que l’huile donnait un savon plus doux, et aussi que c’était plus noble. Deuxième date à retenir, c’est au moment de la révolution 1789, le chimiste français Nicolas Leblanc met au point un procédé pour fabriquer de la soude relativement pure, avant la soude se récupérait dans les plantes, elle est nécessaire pour faire du savon, on mélange de l’huile et de la soude pour obtenir du savon et de la glycérine, c’est la réaction de saponification, et donc grâce à Leblanc avec une soude beaucoup plus efficace et beaucoup plus pure, l’huile est mieux transformée, le savon est de meilleure qualité et dès les années 1800, Marseille a le meilleur savon au monde, c’est là qu’elle connaît un développement important.

K. - Quels sont les usages principaux du savon de Marseille ?

SB. - Le savon de Marseille est multi-usage. Bien évidemment le savon de Marseille sert principalement à nettoyer, le corps ou les vêtements, mais on note aussi des usages très originaux, beaucoup de gens nous achètent du savon de Marseille pour mettre au fond du lit, parce qu’il enlève les crampes, il y a des échanges d’ions avec les ions potassium du savon et ça a une action sur les muscles qui supprime les crampes. Nous avons un usage pour les agriculteurs qui l’utilisent contre les pucerons, pour sulfater les oliviers, c’est un produit qui est bio-dégradable, naturel. Nous avons également les maçons qui l’utilisent pour faire des produits pour façades qui imperméabilisent les façades, et de multiples autres usages...

K. - Combien de savonneries la région marseillaise compte-t-elle de nos jours ?

SB. - Sur Marseille, on serait trois.

K. - Suite à l’époque des fusions-acquisitions de l’industrie savonnière qui a eu comme conséquence la délocalisation de la production, est-ce que vous vous définiriez comme le "gardien" d’une certaine tradition ?

SB. - On essaye au maximum. Avec les quelques savonniers restants dans la région, on a fait un groupement et on essaye de définir le savon de Marseille comme étant un savon de qualité optimum, on va jouer sur des critères de qualité, végétale bien sûr, comme à l’origine, c’est principalement notre première revendication.

K. - Est-ce que vous vous considérez comme apparenté à "l’industrie du luxe" ?

SB. - Quelque part oui... On a un point de vente directe, mais notre principale activité porte sur la vente en gros, 80% de nos ventes en gros sont destinées à l’exportation à des prix qui correspondent à des savons de luxe, nous avons par exemple au Japon un client qui, certes avec une belle étiquette, vend notre savon de 100 grammes 15 euros !

K. - Et qui achète localement le savon de Marseille ?

SB. - Alors localement, les marseillais sont très attachés au savon de Marseille, ils en consomment pas mal. Et puis, de plus en plus, on note un retour au savon de Marseille tout simplement parce qu’après la guerre les savonnerie se sont effondrées, sont apparus les lessives, les produits chimiques, mais au fil du temps des allergies également sont apparues et beaucoup de gens reviennent à un produit plus neutre comme le savon de Marseille.

K. - Donc votre clientèle directe est essentiellement marseillaise...

SB. - En ce qui concerne la vente directe, oui. Sur la partie grossiste, les marchés sont colossaux, on travaille avec les Etats-Unis, la Chine , le Canada, l’Australie, le Japon, donc là il y a des marchés qui sont énormes... mais effectivement, les gens qui viennent acheter du savon sont en grande partie marseillais.

K. - Quel rapport pensez-vous que les marseillais ont par rapport au savon de Marseille ?

SB. - Le rapport des marseillais avec le savon de Marseille, c’est toujours positif parce qu’ils ont toujours une anecdote, un parent, un ami, un ancêtre qui a fait du savon. De plus le savon a toujours été le compagnon des marseillais dans les périodes difficiles. Pendant la guerre, il servait à avoir une bonne hygiène, à tout nettoyer... la vaisselle, les casseroles étaient nettoyées au savon. Et bien évidemment ça fait partie intégrante du patrimoine marseillais.

K. - Ensuite, comment voyez-vous l’évolution de votre secteur à court et moyen terme ?

SB. - On est très optimistes sur l’évolution à court ou à moyen terme, les chiffres sont là, nous n’avons aucune démarche commerciale, on ne rend jamais visite, on ne va jamais prospecter et malgré tout sur les dix dernière années, on a une progression moyenne supérieure à 10% chaque année.

K. - Est-ce que vous auriez une histoire particulière à raconter en ce qui concerne votre activité, des souvenirs qui vous sont chers ?

SB. - Ce qui me plaît c’est que des mondes lointains découvrent Marseille par le savon... C’est la circulation de ce produit à travers le monde. J’ai un distributeur aux Etats-Unis qui a plusieurs clients qui connaissent parfaitement le savon de Marseille mais qui ne savent pas du tout que Marseille est une ville française, pour vous donner une idée de la notoriété du savon de Marseille... Dans l’autre sens on a une personne qui habite à cinq cents mètres de chez nous, qui a des amis japonais qui lui ont téléphoné du Japon pour lui dire "il faut absolument que tu ailles là-bas parce qu’il y a du très bon savon de Marseille ", donc c’est le japonais qui a fait découvrir notre activité à un voisin !

K. - Cela fait effectivement découvrir notre région d’une autre manière...

SB. - On essaye d’y participer, notamment on propose aux gens qui souhaitent découvrir nos ateliers de le faire, alors on s’organise pour pas trop pénaliser la production, mais trois fois par jour à 11, 15 et 16h, on propose aux gens qui le souhaitent une petite visite guidée.

K. - Sentez-vous que les marseillais redécouvrent un peu de leur patrimoine au travers de votre établissement ?

SB. - De plus en plus... il y a une recherche de savoir, je dirais de savoir d’où vient le produit qu’on utilise et effectivement, on a de plus en plus de marseillais, où même de touristes aussi qui se joignent à eux pour découvrir la fabrication du savon, les petits secrets, et ils y sont très attachés.

K. - Est-ce que vous bénéficiez d’une labellisation ?

SB. - On a plusieurs labellisations, notamment une qui est relativement récente, c’est Renaud Dutreil au gouvernement qui a décidé de recenser un petit peu les ambassadeurs du patrimoine français et qui a créé le label "Entreprises du patrimoine vivant" et donc effectivement nous sommes labellisés "Entreprise du patrimoine vivant", notre métier est reconnu aussi par la chambre des métiers, donc je suis un des derniers maîtres savonniers régionaux, c’est une certaine fierté. Il y a donc plusieurs types de label qui reconnaissent effectivement ce savoir-faire.

K. - Avez-vous pensé à la transmission de votre savoir ?

SB. - Alors, on est très attachés à la transmission tout simplement parce qu’il n’existe plus d’école de savonniers, notre secteur étant englobé dans les métiers de la chimie, nous sommes donc en contact avec toutes les écoles de la chimie puisque c’est ce métier qui y amène... Chaque année nous avons des stagiaires en BTS de chimie dans un système d’alternance, mi-temps à l’école et mi-temps chez nous. Nous travaillons également avec les écoles qui forment à la licence de chimie ainsi qu’au master de chimie et chaque année nous avons des échanges qui permettent aux jeunes de découvrir ce métier, d’ailleurs la plupart de nos collaborateurs ont été recrutés à la suite de leur diplôme dans ces écoles.

K. - Vous mettrez tout en œuvre pour assurer la continuité.

SB. - D’une part on met tout en œuvre et puis on a une équipe très jeune qui a un large avenir dans le métier.

K. - Je vous remercie pour votre accueil.

SB. - Je vous en prie, merci beaucoup.

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