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La revue du témoignage urbain

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Femme aujourd'hui

Gardienne du flambeau

« Je me suis sentie femme le jour où j’ai quitté ma famille. La majorité venait juste de passer à dix-huit ans et je venais juste d’avoir dix-huit ans. Trois ans de moins, c’était bien ! J’ai pris mon indépendance. Je la prends encore même si j’ai un conjoint. On est indépendant tous les deux, même si on est ensemble. Je me permets de faire… » Marie-Claude, 48 ans, enseignante.


gardienne du flambeau - visuel : Mr Coursaget.
 gardienne du flambeau - visuel : Mr Coursaget.

Koinai : Quelles sont vos origines ?
Oh ! Difficile à dire ! Je suis née au Sénégal. J’étais très petite, j’avais cinq ans, on est rentré pour des raisons de santé de mon père. On pensait y retourner, mais en fait c’était un cas très important. J’y suis retournée en voyage, c’est tout. Ensuite, en France, on a déménagé régulièrement parce que mon père était régulièrement au chômage, pour retrouver un emploi. Donc on a habité un peu partout : Bretagne, Normandie, Pays Basque. Et donc, j’ai fait mes études en Normandie où on est resté sur les derniers temps. J’ai quitté la famille à ce moment-là. Je voulais partir de la Normandie, je connaissais le Sud-Ouest, l’Ouest, le Nord, le Sud-Est, donc, pour finir mes études avant de trouver un travail, j’ai voulu les terminer ici à Aix-en-Provence ; j’ai voulu absolument vivre dans le midi. Je ne connaissais pas. Justement, ça c’est une chance de pouvoir faire le choix du secteur géographique où j’allais vivre. J’ai passé le concours, ensuite j’ai eu ma profession ici.

K : Avec votre mère ça se passe comment ?
Elle souffre de la séparation, elle habite très loin. Elle voudrait qu’on se voie beaucoup plus souvent. On se voit deux semaines par an, pour elle c’est insuffisant. On remplace par le téléphone comme ça, mais c’est pas la même chose. J’aimerais bien qu’elle vienne ici justement pour éviter cette séparation ; bon elle hésite pour des raisons climatiques, sa santé - la chaleur elle supporte pas - mais bon, on en discute encore. Elle fera peut-être le choix de venir ne serait-ce que quelques mois par an, ici pour se voir davantage. Elle souffre de solitude, elle n’a pas beaucoup d’amis.

K : Que vous a transmis votre mère de plus précieux ?
Son affection. Mais il y avait une grosse incompréhension entre nous, très très forte, ce qui a peut-être marqué ce choix de partir de la maison, justement parce que j’avais pas assez de liberté. Ma mère ne m’a pas enseigné cette liberté, loin de là. Et par la suite, la discussion et le fait qu’elle a évolué de son côté. Maintenant elle a très bien compris les choses. C’est très important, parce qu’elle aussi faisait partie des femmes assez aliénées dans leur vie. Dans l’éducation je ne la remets pas en cause, ça la ferait souffrir, on a bien marqué le coup à ce moment-là, donc on n’en parle plus.

K : De mère en fille, vos vies sont-elles comparables ?
Ma mère me trouve encore surprenante, elle ne me connaît pas vraiment encore en entier malgré nos discussions. On n’a pas du tout la même vie, les mêmes choix ; pas la même génération, pas la même époque, moins de liberté à tous les niveaux, que ce soit technique, mentalité, la morale, la contraception. Elle a subi sa vie comme elle dit souvent. On discute beaucoup de tout ça, et elle est consciente à son âge - elle a soixante-seize ans - justement de cette évolution de la femme. Ça lui fait du bien, elle regrette beaucoup de ne plus avoir l’âge, mais elle est très envieuse de la condition de la femme actuelle par rapport à la sienne. Elle parle constamment du passé, de ce qu’elle aurait aimé, de ce qu’elle aurait dû faire, de ses choix, d’avoir passé sa vie à la maison. Elle n’a pas vraiment été heureuse dans sa vie de femme. Là, c’était plutôt les conditions matérielles qui l’obligeaient à subir les choses, ne pas pouvoir exprimer tout ce qu’elle voulait vivre.

K : La politique, les études, la religion, qu’est-ce qui est important ?
Politique. Les études aussi. C’est lié. La connaissance va de pair avec la position politique qu’on peut avoir, le fil conducteur de nos idées en fait en général. Tout ce qui peut être intellectuel amène à trouver son chemin, à se remettre en cause, à remettre en cause plein de choses et trouver son chemin. On a beaucoup plus de mal dans l’ignorance.

K : Qu’est-ce qui fait une femme ?
Qu’est-ce qui fait le plus une femme ? Justement le fait qu’elle s’affirme, à mon avis, qu’elle s’affirme dans ses choix, même si c’est pas le cas de toutes les femmes, malheureusement. C’est avant tout être libre et indépendante, choisir son métier, choisir ses activités, son mode de vie. Par rapport au passé on sait très bien que la femme a énormément souffert, pas seulement à cause des hommes, les droits aussi, "ses droits". Ce qui fait une femme aujourd’hui c’est justement la grande évolution dans ses libertés et le fait qu’elle puisse s’affirmer à tous les niveaux. Que ce soit dans ses choix politiques, ses choix de vie, le quotidien. Qu’elle montre un peu son indépendance, même si elle a sa vie avec ses liens personnels.

K : Vous êtes une femme engagée ?
Oui, je l’ai toujours été, depuis que je suis lycéenne. Même si je n’appartiens à aucune organisation, j’ai toujours été dans des mouvements sociaux, pour les progrès quels qu’ils soient : dès 75 pour les femmes ; les réformes dans l’enseignement… pour tout. Et actuellement, c’est constamment dans la rue pour les manifs, les conditions de vie en général, comme la précarité actuellement.

K : Quelle serait pour vous la référence féminine ?
Pas vraiment de référence - il y a tellement de femmes - pas vraiment de choix… J’aime pas trop les modèles non plus. Je pense que beaucoup de femmes ont fait dans leur vie quelque chose d’intéressant, qu’elles devraient le dire davantage, parce qu’elles sont assez secrètes finalement… Je ne sais pas pourquoi, je pense à Barbara : je trouve que c’est une femme qui a su exprimer sa singularité et son mystère, Barbara la chanteuse magique, et femme en même temps intéressante. Mais j’ai pas vraiment de référence.

K : Le travail est-il une source de satisfaction ?
Je la trouve moyenne ma profession. Je ne suis pas satisfaite des conditions de travail - je suis dans l’éducation nationale - et on aurait beaucoup de choses à dire, de choses à faire, c’est pas le top. On ne progresse pas, au contraire. On a tellement peu de contact avec la hiérarchie, on ne peut pas vraiment discuter, à part manifester de temps en temps, faire des pétitions ou se battre de manière quelconque. Mais mon travail me plaît beaucoup, me passionne. Il me fatigue pas mal, c’est très intensif. Je travaille trop, à mon avis, mais c’est bien puisque c’est pour les enfants. C’est un travail très prenant, très intéressant. Tous les jours j’en apprends. Depuis 84 - puisqu’avant j’étais étudiante, j’ai passé le concours, ça fait vingt-deux ans - tous les jours j’en apprends. Tous les jours, on se remet en cause. Il n’y a pas de vérité toute faite, c’est intéressant pour ça. Là tout récemment c’est une nouvelle école, c’est beaucoup de jeunes, ils m’invitent le soir à prendre un verre. C’est très sympa. Ils m’ont même invitée en voyage avec eux. Je me suis dit : "Quand même, je vais pas y aller, moi la mamie !". Je pourrais être leur mère !

K : Comment conciliez-vous travail et foyer ?
À la maison j’ai pas beaucoup de temps. Je travaille pas mal le soir donc j’essaie de consacrer un peu pour la maison - le mercredi - de temps en temps, mais j’ai la chance d’avoir un conjoint qui m’aide énormément, même plus, puisqu’il n’a plus d’activité. On se partage tout, même que parfois il en fait un peu plus, et ça c’est pas normal, il faut qu’on partage vraiment.

K : Quels sont vos divertissements ?
J’aime beaucoup voyager ; j’essaie de le faire le plus possible, ah oui ! Au moins deux, trois fois par an ! Ça fait partie des choses à découvrir dans la vie, c’est peut-être la chose la plus importante, d’aller voir un peu partout dans le monde comment ça se passe ailleurs, et d’apprendre d’autres façons de vivre, d’autres conditions, d’autres cultures, d’autres langues… Une vie c’est trop court, on ne saura jamais assez de choses. En fait on a n’a pas de vérité, on croit toujours en avoir, d’affirmer des choses, mais je pense qu’à chaque fois ça remet en cause dans ses choix. C’est un peu comme les études : apprendre, apprendre… les femmes autant que les hommes. C’est important. Je voyage souvent seule. De temps en temps j’aime bien la solitude, ça ne me gêne absolument pas.

K : Que signifie pour vous le proverbe "Ce que femme veut Dieu le veut" ?
J’aime pas quand on parle de Dieu. Je suis athée, j’aime pas, c’est pas quelque chose qui me fera développer…"Ce que femme veut femme veut" Voilà.

K : Êtes-vous coquette ?
Moi je fais pas trop attention au côté un peu superficiel, mais j’admire par contre, j’aime bien regarder les femmes coquettes, quand je trouve qu’il y a une harmonie, qu’elle ont bien choisi leur façon d’être physique. Mais pour moi, non ça n’a pas d’importance du tout. Je ne me vois pas. Je sais pas pourquoi les gens accordent autant d’importance au physique ! Est-ce qu’il y a un problème relationnel actuellement entre les hommes et les femmes ? Est-ce qu’ils ont besoin de paraître plus jeunes, plus beaux pour "faciliter" ? Peut-être que la communication est de moins en moins facile… Autrefois on accordait moins d’importance à cette apparence physique.

K : Comment envisagez-vous le viellissement ?
Les femmes vieillissent beaucoup moins vite qu’autrefois, je trouve que physiquement elles paraissent dix ou quinze ans de moins qu’au même âge par rapport à la génération de nos parents. Chez mes amies je le vois. Elles paraissent pas beaucoup leur âge, à part celles qui ont un problème de santé… des choses comme ça. C’est vrai qu’actuellement, c’est une chance de rester jeune plus longtemps : quand on est bien physiquement on est bien aussi moralement. Mais je trouve qu’il y a quand même un peu d’abus de ce côté-là : vouloir coûte que coûte - comme on voit certains artistes - se tirer la peau, c’est peut-être un peu abusif. Mais il y a pleins de petites choses qui peuvent mettre en valeur, sans vouloir absolument passer par des opérations, sinon s’enjoliver un peu par des parures, des bijoux, maquillages pourquoi pas, teintures de cheveux, je ne sais quoi. Ça suffit.

K : Les enfants, ça ne vous manque pas ?
Non, je vois des enfants tous les jours, à l’école. Je parraine à l’étranger. C’est bien aussi d’aller les voir, qu’ils restent dans leur culture lorsqu’ils le souhaitent, plutôt que de les déraciner. Je parraine deux enfants au Vietnam. J’ai des courriers très réguliers, j’ai des photos, j’envoie des petits cadeaux, j’essaie de les voir une ou deux fois par an. C’est bien, ils rajoutent des jours très émouvants pour moi, importants et émouvants. Ils m’ont beaucoup marquée, ces gens-là.

K : Vous avez des regrets ?
Non, pas vraiment, à part les décès, les séparations, les gros gros chagrins… Mais on n’y peut rien.

K : Comment percevez-vous l’évolution de la femme ?
Je trouve qu’il y a moins de combats, c’est ça qui m’inquiète. Parce que moi à cette époque-là, c’était tout le temps, tout le temps. On était vigilantes. On se repose sur des acquis. J’entends des drôles d’histoires dans les lycées : des petites jeunes au courant de rien au niveau contraception, qui ont eu leurs premiers rapports et déjà enceintes… Commencer sa vie sexuelle par un avortement c’est pas… Je me suis dit : "Moi, quand j’avais vingt, vingt-cinq, trente ans, ça ne se serait jamais produit." Parce qu’il y avait des mères qui parlaient à leur fille, qui transmettaient. Que maintenant, j’ai l’impression… Je ne sais si ça devient tabou ou quoi. J’ai une amie qui est très militante, sa fille s’est fait avorter. J’ai trouvé ça quand même surprenant. Je me suis dit : "Qu’est-ce qui se passe, maintenant ?" C’est pas les mettre en cause ces petites jeunes ! Peut-être les anciens se sont posés sur leurs lauriers et n’ont pas transmis leurs… Enfin, ne soyons pas pessimistes. En fait faut vite en parler, informer, je pense. C’est vrai qu’on parle de moins en moins, on se voit dans la rue mais autrement, non. Moi, c’est au quotidien que je fais un peu de travail à ce niveau-là, en discutant avec les jeunes ou les mères d’élèves. Mais c’est vrai qu’il va falloir reprendre un peu le …

K : La vie en couple vous convient-elle ?
On partage beaucoup d’affinités ensemble, je pense que j’ai une certaine chance quand même. Quelquefois il peut y avoir des malentendus quand on discute, ça c’est sûr, mais pas des soucis de communication. Non, je pense pas, enfin pour moi. Les jeunes, oui : j’ai l’impression qu’ils ont de plus en plus de mal à réaliser leur vie affective. Je vois mes collègues de travail qui sont jeunes, un peu plus de la trentaine en général, ils en parlent sans arrêt. Ça évolue dans leur vie en général, leur façon aussi de penser leurs relations. Je pense que c’est leur souci principal.

Propos recueillis le 22/08/06 par Djida Thomas ; rédaction : Patricia Rouillard.

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