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La revue du témoignage urbain

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La tête de l'emploi

Contre les dents jaunes

« L’aspect clinique de la blouse, du pantalon, les sabots, c’est relativement récent. Ça dénote d’une nouvelle génération. Un jour je me suis rendu dans le cabinet d’un de mes enseignants, d’une notoriété très importante. Son cabinet était vieillot : il y avait de la moquette au sol et en terme d’asepsie c’était plutôt moyen ; il travaillait en jean, sa blouse par-dessus sa chemise de ville… Ce monsieur doit être à la retraite maintenant. » Florian Chauve, chirurgien dentiste.


Contre les dents jaunes - photo-montage : Joséfa Lopez.
 Contre les dents jaunes - photo-montage : Joséfa (...)

Koinai : Voudriez-vous décrire votre tenue et ses accessoires ?
Alors, la tenue est tout à fait libre. Chaque praticien a la possibilité de faire ce qu’il veut dans son cabinet ; la seule contrainte est de respecter les conditions d’asepsie, donc d’avoir une propreté que ce soit sur lui, de ses matériaux ou au niveau de son cabinet. Ensuite, il y a des praticiens qui travaillent en tenue de ville ; ils mettent juste une blouse qu’ils changent de temps en temps. C’est pas mon choix : dans ce cabinet-là, on a une blouse de clinique, un pantalon de clinique, des sabots. Tout ça dans le respect du milieu hospitalier. Après, la couleur est tout à fait libre. Si ça choque le patient dans le bon sens tant mieux, dans le mauvais sens… bien tant pis. Dans ce cas-là il a la liberté d’aller ailleurs puisque nous sommes une profession libérale dans les deux sens.

K : Avez-vous l’impression de changer de peau dans votre tenue ?
Oui. Alors s’habiller comme ça, alors c’est plus "rentrer dans le personnage du praticien". On quitte la tenue de ville, on rentre dans un milieu qui est propre, aseptisé, donc on le respecte et on enlève sa tenue de ville pour mettre sa tenue de travail. On se met dans la peau du praticien un petit peu, ça sécurise le patient. Mais je pense que quelqu’un qui voit un praticien pour la première fois qui travaille en jean, qui a juste sa blouse de clinique, il y va aussi. Alors ça dépend : soit il y va chez le praticien parce qu’il a entendu des bonnes choses de lui, soit il y va pour la première fois, et dans ce cas-là la tenue ville plus la tenue de clinique peut le contrarier, le choquer. Soit il y va pour sa notoriété, donc là il accepte sa tenue vestimentaire, soit il y va pour la première fois et peut être choqué. Mais encore une fois : c’est se sentir dans un milieu hôpital universitaire ou une clinique, avoir une tenue vestimentaire, haut et bas, blouse et pantalon de clinique, par respect aussi du patient en enlevant ses habits de ville.

K : Combien ça coûte ?
C’est assez coûteux : la blouse, entre quarante et soixante euros ; un pantalon trente et quarante euros ; les sabots par contre c’est une marque - il faut qu’ils soient assez confortables - il faut compter soixante euros. Au total la tenue est à cent cinquante minimum, à peu près. Les sabots vous les changez pas. Moi je tourne avec quatre pantalons et une dizaine de blouses de haut par semaine. Les lunettes, parfois parce qu’il faut se protéger des projections pour certains actes. L’hépatite peut être transmise par la salive. Ensuite le masque, c’est toujours pareil, c’est le respect du patient, et une barrière entre praticien et patient. La nouvelle génération des praticiens, de la trentaine, on est habitué, moi je ne pourrais absolument pas travailler sans gants ni sans masque. Les gants sont jetés après usage. C’est pas donné, les gants, c’est à peu près un euro cinquante la paire, et c’est un peu pour ça qu’on se bat pour la revalorisation des actes et soins. Avant ils travaillaient sans masque, sans gants. Le plateau technique, les matériaux sont plus chers, subissent l’inflation, donc forcément aujourd’hui le matériel utilisé coûte beaucoup plus cher qu’il y a dix ans.

K : Vous devez être soumis à des contraintes d’hygiène ?
Oui, depuis quelque temps on nous impose des normes d’asepsie, malheureusement y a pas de contrôle. Des cabinets exercent avec des anciens stérilisateurs, qu’on appelle des poupinelles. Ce sont des fours. Aujourd’hui on utilise des autoclaves qui sont les mêmes stérilisateurs qui existent en milieu hospitalier, sauf qu’ils sont beaucoup plus petits parce qu’on n’a pas besoin d’avoir d’instruments aussi grands. Le problème c’est ça, c’est au niveau du contrôle. Ensuite au niveau des instruments tout est aseptisé, après chaque patient tout est nettoyé. Il y a ce qu’on appelle maintenant des récupérateurs d’amalgames : ce sont des filtres que l’on met sur les pompes salivaires, sur les systèmes d’aspiration qui récupèrent les déchets, qui sont ensuite recyclés par des sociétés différentes. Malheureusement il n’y a pas de normes qui soient imposées et pas de contrôle non plus à ce niveau. Quelqu’un qui fait une aspiration de déchets toxiques peut très bien les jeter dans la nature sans que ce soit vu et aperçu. Nous ici, on a tout ce qu’il faut, et je pense que le patient s’en aperçoit, d’ailleurs.

K : Il vous pose ces questions, le patient ?
Pas souvent, non, je dirais très peu. Il y en a qui posent des questions, oui, très précises en matière d’asepsie, et justement, le fait qu’on ouvre les sachets devant le patient, on montre effectivement que les instruments sont propres, entre chaque patient ; il y en a qui sont étonnés et qui nous demandent, mais très peu. Nous, c’est une volonté de conserver cet esprit-là, et d’avoir une asepsie parfaite. On parle de maladies nosocomiales, ce sont des maladies croisées. Il n’y a pas de crachoirs ici, quand on se rince il y a des projections, même si on désinfecte, nettoyé, rincé avec des sprays désinfectants, il y a toujours des risques. Voilà.

K : Vous changez-vous au cours de la journée ?
Matin et midi, deux fois par jour en fonction des interventions. Si évidemment on a des projections, on se change, voilà. C’est plus pour se sentir bien, quand il y a de grosses chaleurs, au même titre que n’importe qui qui a transpiré dans la journée et qui va se changer.

K : Les blouses de toutes couleurs, c’est la touche personnelle ?
C’est une volonté personnelle, il y a de toutes les couleurs qui existent. Nous, dans ce cabinet, on a du bleu ciel, bleu marine, jaune, le turquoise. Pas trop le vert, ça reste trop "hospitalier", c’est très utilisé dans les hôpitaux, c’est une volonté de changer. Voilà. Le cabinet est assez gai, il y a de la couleur sur les murs, justement c’est dans cet esprit-là : essayer de… Quand le patient rentre dans ce cabinet, qu’il ait pas l’impression justement de se retrouver dans un cabinet dentaire, essayer de changer un peu avec ces normes-là. Les praticiens d’un certain âge, la cinquantaine, sont très conservateurs. Ils ont une image et conservent cette image, et très peu qui acceptent d’en changer. En passant par la tenue vestimentaire et la couleur des murs c’est une façon de casser aussi avec les principes et avec l’esprit de certains conservateurs.

K : Qu’est-ce qui a déterminé votre choix, côté esthétique ?
J’ai mon épouse qui est styliste. Au début ça lui est arrivé de me faire des blouses de toutes couleurs. Ça été présenté à cette société française qui s’appelle Mankaia qui fait fabriquer en Italie. On aime cette marque parce que, justement, ils osent la couleur. Je l’ai déchargée vers cette société-là qui correspondait tout à fait à mon attente. Voilà. Et c’est très bien perçu. Quand ils passent au cabinet, les patients sont très étonnés, très surpris. Mais jamais ça a été perçu de façon négative, jamais un patient m’a dit : "Oh, la, la ! Votre cabinet est trop osé, les couleurs, c’est trop exagéré !" Jamais.

K : Vous êtes fier de vos tenues ?
Oui, je suis très content d’oser la couleur de mes tenues vestimentaires, j’en changerais pas. Les patients trouvent que c’est gai, agréable, les murs de couleur en face d’eux aussi. Quand les gens arrivent ils sont stressés, un peu angoissés, c’est un petit peu normal, on véhicule une image associée à la douleur. Cette image existe depuis des années, donc autant faire que le patient se sente le mieux possible quand il arrive au cabinet. Donc par la tenue, les murs, une musique d’ambiance, parfois…

K : Vous mettez de la musique ?
Parfois, oui, plus pour moi que le patient. Quand je sais que je vais passer deux heures avec le patient, je mets une musique de fond parce que ça apaise un peu.

K : Que contiennent vos poches ?
Le règlement de la journée, et le portable, exceptionnellement : j’ai ma grand-mère malade, donc voilà.

K : Vous imaginez-vous l’image que vos patients ont de vous ?
Pas du tout, la seule chose qu’ils me disent la première fois qu’ils viennent me voir : "Ah la la ! Qu’est-ce que vous êtes doux !" Alors, je sais pas comment sont les autres praticiens… Ensuite l’image par rapport à la tenue, ils trouvent ça très sympa, très agréable. Ça me conforte dans un choix : on veut donner une orientation justement en cassant avec la normalité et l’image d’un cabinet très clinique, comme on voit dans les hôpitaux, et de casser avec cette image et que les patients s’en rendent compte et vous disent que c’est perçu comme quelque chose de positif, c’est très bien.

K : Si vous deviez changer de métier ?
Je resterais dans le relationnel de toute façon ; je pense que je m’orienterais plus, c’est une mode en ce moment : tout ce qui est maison d’hôte, structure d’accueil ; toujours dans la décoration, le design. Le côté esthétique ça ressortira de toute façon, c’est en moi. Maintenant la dentisterie, la première année de médecine, c’est pas quelque chose que j’ai choisi au départ. J’ai pas eu le choix et je me suis régalé : le contact avec les gens, le côté manuel, le sens de l’esthétique… Si vous avez le sens artistique dès le départ c’est mieux.

K : Diriez-vous que l’habit fait le moine ?
Oui. De toute façon je me baladerais pas dans la rue en tenue de clinique ; donc l’habit fait le moine dans le sens où quand on voit un médecin, on voit un médecin quand il est en tenue de clinique. Quand il est en tenu de ville, forcément il passe totalement inaperçu. Les patients ne nous reconnaissent pas. D’ailleurs quand moi, il m’arrive de les interpeller, sans blouse, sans tenue, ils me disent : "Ah, oui ! Excusez-moi, je ne vous avais pas reconnu". Mais je pense aussi qu’ils sont suffisamment stressés dans un cabinet, que finalement ils ne vous voient pas vraiment, ou alors au bout d’un certain nombre de rendez-vous. J’ai un tableau ici, en haut de la cheminée, il arrive qu’au troisième rendez-vous les patients le regardent et me disent : "Vous l’aviez, ça, la dernière fois ?" Alors que c’est en face d’eux.

K : L’image du dentiste serait-elle en train de rajeunir ?
Aujourd’hui la génération des trente, trente-cinq ans - ma génération - est beaucoup plus tournée vers cet aspect-là : soigner l’esthétique, l’apparence, le fait de se sentir bien dans son cabinet et avec son outil de travail. C’est important puisque j’y passe la plupart de mon temps, j’y suis de huit heures le matin jusqu’à dix-neuf heures le soir ; ça fait des journées bien remplies. L’image du praticien a aussi changé : avant quand on allait chez le dentiste ou le praticien, jamais on contredisait ou se permettait de discuter un devis ou un plan de traitement, jamais. Parce qu’il avait le savoir, un petit peu la notoriété, la connaissance. Il faisait son traitement, point, c’était terminé, le patient l’acceptait, c’était fini. Aujourd’hui, on va voir ailleurs ce qui se passe en terme de coût, en terme de tarifs. C’est tout à fait normal. Moi ça ne me dérange absolument pas, mais c’est toujours lié à la génération d’aujourd’hui.

Propos recueillis le 22/08/06 par Djida Thomas ; rédaction : Patricia Rouillard.

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