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La revue du témoignage urbain

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Industries Marseillaises

Un cube dans l’air du temps

Savonnerie et détergence : la passion d’un héritage

En 2003, Bernard Demeure, 54 ans, président de la Compagnie de Détergent et de Savon de Marseille, a repris l’entreprise avec deux autres cadres du site : « Je suis arrivé comme responsable du service technique, puis j’ai pris des responsabilités supplémentaires dans la production et je me suis découvert un attachement à cette activité parce que c’est un produit éminemment sympathique : le savon, qui est vivant, qui a une histoire. » Dans le bain du métier, survie d’un produit icône et d’un savoir-faire ancrés dans l’histoire de l’industrie marseillaise : pour mousser, sans buller !


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Un cube dans l'air du temps
 Un cube dans l’air du temps

Voir en ligne : Le Chat ; ISO ; Savon de Marseille ; CDSM.

Koinai : L’entreprise est issue d’une fabrique traditionnelle ?
Ah ! Complètement, puisque notre activité remonte à 1850, on est une vieille savonnerie marseillaise. L’atelier de fabrication, on a des chaudrons qui datent de la fin du XIXème donc on fait perdurer la tradition : ça fait cent vingt ans qu’on fait du savon dans nos cuves, qui sont restées telles quelles. Et ç’a toujours été ici, hein : fin XIXème, même début XXème, il y avait une centaine de savonneries à Marseille, des petites unités qui étaient toutes dans le centre, à côté du Vieux Port, vers la rue Sainte, et les grosses unités dont celle-ci étaient dans la campagne environnante. Il y a encore cinquante ans, c’était la campagne, ici, et petit à petit, l’urbanisme nous a rejoint, on est maintenant en centre ville.

K : Comment a évolué la société ?
Elle a eu beaucoup de mouvements au fil du temps : en 1850, c’était une fabrique de bougies, une stère à rimerie, d’où le nom du boulevard de la Bougie qui passe à côté. Elle a dérivé vers l’huilerie fin XIXème et est arrivée à la savonnerie, c’était l’huilerie et savonnerie JB Paul. Dans les années 50, avec l’arrivée des détergents de synthèse, l’activité de la savonnerie a commencé à chuter et le site s’est dirigé vers la production de détergents en poudre. L’usine appartenait au groupe marseillais Union Générale de Savonnerie qui était propriétaire de la marque Le Chat, donc fabriquait le savon et dans les années 80, l’UGS a eu l’idée de développer Le Chat Machine, une lessive originale en ce sens qu’elle contenait une grosse quantité de savon. L’intérêt pour eux était de faire tourner la savonnerie tout en développant leur activité de détergence. En 1986, le lessivier allemand Henkel a racheté la marque de par l’intérêt écologique et l’originalité du produit et un an plus tard, il s’est désengagé du site qui a été cédé à une société lyonnaise spécialisée dans la production de détergent, Chimiotechnique. En 2003, il y a eu un règlement judiciaire, le site a été à nouveau voué à la fermeture, et les cadres du site ont investi pour sauvegarder l’activité et notamment la savonnerie, parce que c’était la partie à laquelle j’étais le plus attaché. Les deux dernières savonneries de Marseille, il se trouve un peu dommage de laisser mourir ces patrimoines de la ville.

K : Comment vous êtes-vous formé à ce domaine ?
Ah ! Je ne suis pas savonnier de formation, je suis de formation technique et j’appartenais à la société Chimiotechnique. Je ne suis pas chimiste, je n’ai pas de formation particulière dans ce domaine. Je sais quand même comment ça se passe parce que j’ai passé pas mal de temps dans les ateliers, mais le savon étant particulier, on ne peut pas être formé à fabriquer du savon, en tout cas pas à l’école, c’est un procédé de fabrication qui se transmet surtout par oral, doublé par l’expérience. Des universités forment en corps gras, mais n’apprennent pas à faire du savon tel qu’on le pratique, d’abord parce qu’il y a de moins en moins de besoins. Et comparativement à des détergents, puisque j’ai toujours baigné dans les détergents qui sont de la chimie pure : on mélange des ingrédients et en pratique il n’y a pas de surprise, on obtient une lessive, un savon, c’est pas pareil : beaucoup de critères font qu’il est d’une couleur, il y a une odeur, ce n’est pas une science exacte. C’est un des éléments qui a fait que je me suis plongé dans l’aventure de chef d’entreprise, parce que c’était pas forcément ma fibre au départ, mais j’ai été très intéressé par ce phyto produit. Quand on parle de savon, les gens sont intéressés. Pour quelles raisons ? C’est un petit peu mystérieux, mais les gens sont intéressés à la fabrication, au produit, notamment le savon de Marseille, alors que quand on fabrique la lessive, ça n’intéresse personne. Encore qu’aujourd’hui, on utilise d’abord de moins en moins de savon et encore moins de savon de Marseille parce qu’on utilise des savonnettes colorées, parfumées…

K : Quels produits fabriquez-vous ?
Historiquement, du savon, ensuite des détergents - on ne fait que des poudres pour le lavage du linge. On a une troisième activité, plus chimique, qui date aussi de l’époque du Chat Machine, où on fait une sulfonation : là on fabrique une matière première qui rentre dans la composition des détergents.

K : Quelle différence entre savon et détergent ?
Le savon, c’est un procédé complètement différent : on fait une saponification par les huiles, on utilise des huiles qu’on transforme avec de la soude, avec une réaction chimique qui dit que corps gras plus soude donne savon plus glycérine. Les détergents de synthèse, ce sont des mélanges de composés chimiques qui ne sont pas naturels et qui ont tous été transformés, alors que là on part de matières naturelles qu’on transforme, c’est ce qui fait la réputation du produit : on ne met pas d’oxydant, de conservateur, de parfum, de colorant… Enfin, ça rentre dans le milieu de la détergence, parce que ça lave, c’est la même famille chimique mais en tout cas, en ce qui nous concerne, le procédé de fabrication est complètement différent.

K : Quelles matières premières utilisez-vous ?
Pour le savon, c’est soit une base animale, du suif de bœuf, essentiellement, qu’on saponifie à la soude - il faut savoir que tous les savons des grands parfumeurs, des grandes marques, sont faits à base de suif : ils sont travaillés, parfumés, colorés mais avec le suif, disent les experts, le savon est plus fin et le parfum tient mieux que dans un savon à base végétale - soit une base végétale, parce qu’aujourd’hui il y a une forte demande : essentiellement des huiles issues de la palme et de l’olive puisqu’on fait du savon à base d’huile d’olive, et la soude puisqu’il faut opérer cette transformation chimique. Les détergents, c’est tous des produits issus du sodium, de la soude et des matières, y’en a des dizaines et des dizaines, essentiellement des tripolyphosphates, ces fameux produits qui sont très décriés parce qu’ils polluent nos rivières, donc on a des produits de substitution parce que pour le marché ménager, on n’a plus le droit d’utiliser des phosphates, on utilise des carbonates, des matières actives diverses et variées. Ouh là ! Les formules détergentes, c’est devenu d’une complexité énorme. Le vieux message qu’on entendait il y a vingt-cinq ans : « Y’a toutes les formules, toutes les lessives sont les mêmes, il n’y a que les emballages qui changent », ce n’est plus le cas : chaque formule a sa propre application, chaque client vit sa propre spécificité, ça devient un produit très technique.

K : Où vous procurez-vous ces matières premières ?
Les huiles animales, c’est en France, parce que la France est encore un gros consommateur, on fait de l’élevage de bovins donc on en trouve sans difficulté et les huiles végétales, l’olive reste une production européenne : Italie, Espagne ou Grèce ; plus en France, parce qu’on n’en fait plus assez. Les huiles de palme sont en général des huiles d’importation, les premiers producteurs mondiaux étant La Malaisie et l’Indonésie. Et dans les détergents, tous les grands chimistes européens font des matières premières qui rentrent dans la composition des détergents.

K : Quels sont les procédés de fabrication du savon ?
Alors, on est très attaché au procédé traditionnel puisqu’aujourd’hui, l’appellation « Savon de Marseille » est tombée dans le domaine public, donc n’importe qui peut faire du savon et marquer dessus « Savon de Marseille » en toute impunité, en France ou pas, d’ailleurs : une grande partie sont des produits d’importation, notamment de la Malaisie. On est quelques derniers résistants, notamment dans la région marseillaise, fabricants de savon, on est trois à défendre l’appellation puisqu’on pratique encore la méthode de fabrication telle qu’elle avait été mise au point il y a quelques siècles par les savonniers marseillais : c’est un procédé dit « en chaudière », on fait enduire nos huiles dans des grandes cuves en briques. C’est un procédé certes long, il faut plus d’une semaine pour fabriquer du savon, mais on y est très attaché et on souhaiterait faire renaître ce procédé.

K : C’est toujours les même machines ?
Ah ! Les mêmes machines, la seule chose qui a changé c’est les méthodes de chauffe : à l’époque on chauffait ces cuves au bois, maintenant on chauffe le mélange avec la vapeur, mais les méthodes de fabrication n’ont pas changé.

K : Et pour les détergents ?
Oh ! Pour les détergents, ça a beaucoup plus évolué parce que là, on est moins attaché à la tradition, donc c’est pas vraiment des transformations chimiques, c’est essentiellement des méthodes de mélanges, soit à sec, soit en froids humides qu’on sèche derrière. On fait déjà un pré-mélange en phase humide des ingrédients solides et liquides et on va sécher cette pâte préfabriquée, on va la faire presser dans une tour d’atomisation qui est chauffée, de manière à déshydrater ces particules, et on récupère en partie basse une poudre dont on contrôle la granulométrie, et cætera. Après cette étape, on rajoute les autres ingrédients : les parfums, les colorants, les enzymes.

K : Vous avez introduit d’autres machines pour les détergents ?
Ben, dans les années cinquante est apparue la première tour d’atomisation chez nous, et puis au fil des années, on a fait des gros investissements parce qu’il y a énormément de concurrence dans ce domaine, on est condamnés à être toujours plus performants et à produire moins cher, donc ça nécessite beaucoup d’investissements.

K : Quelles sont les différentes étapes de la fabrication du savon ?
Il y a quatre étapes principales dans la fabrication du savon proprement dit : il y a d’abord l’empâtage, c’est-à-dire qu’on fait réagir de manière grossière la soude sur les corps gras, la deuxième étape c’est le relargage, c’est-à-dire qu’on laisse décanter ce mélange pour éliminer déjà les impuretés. Ensuite y’a la cuisson, derrière on remet la soude, on refait bouillir tout ça pour finir la cuisson des huiles et à la fin, il y a la liquidation, c’est-à-dire qu’on va laver le savon et on va le laisser déphaser pour éliminer toutes les impuretés qui ont pu se produire au cours de la saponifisation.

K : Combien de temps durent ces différentes phases ?
C’est des phases qui s’enchaînent jour après jour pendant une bonne semaine. Dans certains cas, selon les huiles qu’on utilise, ça peut durer un peu plus d’une semaine, voire une semaine et demi. Après, il y a toute la phase de séchage, conditionnement et cætera mais là, ça devient du conditionnement. Lors de la première phase, on obtient un savon liquide parce qu’on le maintient à 90-95° et après, y’a toute la phase de séchage et on durcit la pâte. Chez nous on ne procède plus comme en l’ancien temps où on coulait le savon par terre. Fabre fait ça, encore, le Sérail aussi coule le savon au sol puis il le laisse refroidir à température ambiante. Nous, on a un processus un peu plus accéléré : on facilite l’évaporation du savon en le passant sous vide. Après, y’a une phase de mise en forme : coupage, mise en forme, moulage, enveloppage et cætera.

K : Y a-t-il des normes de qualité exigées ?
Alors, bien entendu, dans tous ces procédés, le savon étant un produit cosmétique puisqu’il va entrer en contact avec la peau, il y a des normes imposées par les professionnels et dans les détergents, c’est pareil. Alors, nous on n’est pasISO mais quand on travaille avec des grandes entreprises de la détergence comme sous-traitants, ils viennent vérifier nos méthodes de fabrication et s’assurer qu’on respecte les cahiers des charges, donc on a des procédures, des documents écrits. On s’est créé nos propres normes, si vous voulez.

K : Les produits ont évolué ?
Le savon, assez peu, parce que c’est une réaction de base, donc là où on s’attelle à maintenir la tradition, il a pu évoluer mais les gens restent très attachés à la forme cubique. Pour combien de temps ? On n’en sait rien, parce qu’utiliser un cube de 600 grammes pour prendre sa douche, c’est pas de la plus grande simplicité mais les gens sont attachés à ce format-là. En terme de packaging, il y a eu quelques évolutions, mais c’est un produit où il n’y a pas eu de révolution dans ce domaine. Dans les détergents, beaucoup plus, là, par contre les formules évoluent très vite, ils sortent toujours de nouveaux composants chimiques, les emballages évoluent, donc on s’adapte à l’évolution du marché ou on innove. De l’autre côté, il y a des produits bio qui arrivent sur le marché donc dans le domaine du détergent, ça bouchonne. Dans le domaine du savon, un petit peu moins, ça reste un produit traditionnel. C’est un produit naturel donc on va travailler sur une appellation beaucoup plus bio qui soit plus vendeuse, mais ma position est de dire que le savon, le Savon de Marseille en tout cas, tel qu’on le produit, n’a pas besoin de cette appellation : il l’est naturellement parce que les huiles qu’on utilise, ce sont des olives naturelles, bien sûr, ce sont des huiles végétales ou animales. Il y a un débat aussi à ce sujet : un savon doit être végétal ou animal ? J’ai pas de point de vue là-dessus, sachant que les huiles animales sont aussi naturelles que les végétales.

K : Quel est le volume de production du site ?
On traite environ 20 000 tonnes de produits chaque année, toutes activités confondues : on reçoit 20 000 tonnes de marchandises, on les transforme et on les réexpédie, donc c’est assez conséquent mais le savon représente 2000 à 2500 tonnes, pas plus.

K : Produisez-vous vos propres marques ?
Non. Enfin, on a notre propre marché à l’export, ça représente 25 à 30 % de notre activité. NEO est une marque qu’on exporte vers les pays africains notamment, puisque notre situation géographique favorise ce secteur, donc les pays du Maghreb, les Antilles, les DOM-TOM c’est des marchés sur lesquels on va directement avec une gamme de produits. Mais à 80 %, notre métier se situe au niveau de la sous-traitance pour nos distributeurs ou nos industriels partenaires qui eux ont en charge de mettre le produit sur le marché français et européen. On vend essentiellement à des groupes qui nous font faire leur propre marque. On a quelques marques qu’on exploite en SAF - le savon de famille - on a Le Marseillois, mais on les exploite assez peu.

K : Comment communiquez-vous sur votre activité ?
Pas assez, pas encore assez bien : on a le statut d’industriels, on n’a pas vocation à faire du marketing ou du commerce poussé, donc on se fait connaître essentiellement par communication orale ou sur internet : notre site est en train d’être finalisé, c’est la voie la plus aisée pour nous, de communiquer, et puis petit à petit par réputation, parce qu’on est une ancienne société, on commence à connaître la capacité de notre savoir-faire.

K : Pour quelles entreprises travaillez-vous ?
Nos clients, c’est des grands lessiviers : ça peut être Johnson Universel, Henkel, Colgate… Et sur le savon, pareil, on travaille en partenariat avec une société sœur sur Marseille, qui s’occupe de la mise en forme des produits et de la commercialisation. Donc, on travaille pour des grosses sociétés qui ont plutôt une vocation commerciale, alors que nous, la CSDM, on a plutôt une vocation industrielle.

K : Quels sont les produits les plus appréciés ?
C’est le savon, incontestablement. Ce n’est pas la plus grosse vente, mais c’est le produit qui a la meilleure réputation parmi nos produits.

K : La clientèle a évolué ?
Pas assez à mon goût. Il faut qu’on se diversifie un peu, parce qu’il faut qu’on renouvelle un peu notre partie clientèle mais enfin, notre clientèle étant essentiellement industrielle, ça restera des industriels de toute façon qui sont destinés à mettre sur le marché, donc charge à nous de nous diversifier pour attirer plus d’industriels vers nous. Mais on ne peut pas parler d’une évolution clientèle comme on pourrait en parler en mettant sur le marché : « Moi je me destine plutôt aux jeunes, aux femmes, aux hommes », c’est pas notre souci premier.

K : Etes-vous en relation avec d’autres fabricants ?
Oh ! Oui, bien sûr : on se connaît bien, on s’efforce aujourd’hui de travailler ensemble, d’avoir de bonnes relations. On n’est pas aussi nombreux que ça, mais en général on a de bonnes relations.

K : Quelles sont les compétences requises par la profession ?
Les compétences que je demande aux gens qui veulent venir travailler chez nous, c’est d’avoir envie de travailler, être intéressé au travail qui serait le leur. On est dans une époque où on a besoin d’avoir des gens motivés, c’est une des règles qui deviennent essentielles, les compétences techniques deviennent minoritaires ou tout au moins pas essentielles. Le premier critère de recrutement est l’envie de s’investir dans son boulot. Et c’est pas le plus simple à trouver.

K : Quels aspects du métier préférez-vous ?
Ah bon, ce qui m’est personnel ? Alors, c’est quand je peux m’échapper de mon bureau pour retourner voir les machines et aller dans les ateliers, ce qui est ma formation première. Je m’éclate beaucoup plus dans les ateliers, c’est ma passion au départ, quoi. Mon plaisir, c’est d’aller voir comment tournent les machines.

K : Et ce que vous aimez le moins ?
La paperasserie… (rire) Ah ! Y’en a qui aiment ! Je travaille avec des comptables ou avec des gens capables de rester pendant des heures à éplucher des papiers, et cætera. C’est une corvée, pour moi, ça, mais bon…

K : Quelles sont les contraintes liées à cette activité ?
Les grosses contraintes sont liées au fait qu’on est industrie qui fait de la chimie, puisqu’on fait partie des entreprises chimiques de la région et qu’on est dans un milieu urbain, et les contraintes deviennent de plus en plus importantes en terme environnemental. On a énormément investi depuis quatre ans, 80 % de nos investissements sont liés aux contraintes environnementales diverses et variées, que ce soit nos rejets atmosphère ou dans les égouts, les contraintes de bruits… C’est une pression de plus en plus forte.

K : Vous-même, vous utilisez les produits de l’entreprise ?
Bien entendu ! Je ne supporte pas les gels douches, ces produits-là, je n’utilise que du savon de Marseille. Ah ! Il faut reconnaître que c’est un super produit. Des gens disent que ça sèche la peau, bon, c’est un produit qui ne peut pas s’utiliser dans tous les cas de figure, mais en règle générale les dermatologues préconisent le savon de Marseille. Je connais des gens qui se lavent les dents avec, les cheveux. Moi j’ai essayé de laver mes cheveux avec le savon de Marseille, il faudra un crâne qui supporte l’agression du savon, mais je connais des gens qui n’utilisent que ça.

K : Vous avez une anecdote liée à votre activité ?
Ah ! Bè, je travaillais avec quelqu’un qui fabriquait du savon depuis environ cinq ans et qui m’a expliqué qu’il se lavait les dents avec le savon de Marseille. Ça ne me serait jamais venu à l’esprit ! Les cheveux, déjà, pourquoi pas ? Mais les dents… Puis il y a les traditionnelles anecdotes, notamment celles qui consistent à dire : « Quand vous avez des crampes mettez du savon de Marseille dans votre lit et vous n’aurez plus de crampes. » Certains vous garantissent que c’est très efficace, pour d’autres ça ne marche pas, ça fait partie des fables, des histoires autour du savon de Marseille. L’autre anecdote, c’est qu’on a été dans le Guiness des Records il y a une quinzaine d’années, pour avoir fabriqué le plus gros savon de Marseille du monde. Il a été exposé à Lyon, aux Biennales d’Art Contemporain, en 95. Bon, on l’a coulé dans une benne comme une benne de camion, on pensait qu’il ferait 18 ou 19 tonnes et il a fait 25 tonnes à la sortie. Même le camion qui est venu le chercher a été incapable de soulever la benne, donc il a fallu faire venir des grues pour le sortir du bâtiment ! L’idée de l’artiste, c’était en plus de le laisser sur une place publique, le voir fondre naturellement au fil du temps. Je lui ai expliqué qu’avant qu’il trouve une municipalité qui accepte de voir partir 25 tonnes de savon au sol.… Il a abandonné cette idée, mais c’est vrai qu’il y a plein de raisons.

K : Quelle évolution notez-vous dans le métier ?
Le métier a évolué, notamment en terme d’automatisation mais malheureusement, on est à une époque où on doit automatiser au maximum pour être compétitif, ça veut dire qu’on est sur un site où il y a eu près de 250 personnes il y a vingt-cinq ans, et on est 37 aujourd’hui. Pour moi c’est une évolution négative, mais on est obligé de passer par là.

K : Comment voyez-vous l’avenir de la savonnerie à Marseille ?
La question piège !… Je le vois assez mal, de par certains côtés : les contraintes réglementaires, le fait qu’on n’arrive pas à faire reconnaître le savon de Marseille, son procédé, à valoriser notre patrimoine, et cætera, on trouve des produits d’importation 20 ou 30 % moins cher que ce qu’on fait. Si on n’arrive pas à faire reconnaître et valoriser notre produit, je ne vois pas comment on pourrait survivre à terme. Il y a quand même des aspects positifs, un espoir, notamment pour le savon puisque c’est vraiment le produit qui m’intéresse le plus : c’est un produit naturel dont les intérêts sont plus à prouver, qui se suffit à lui-même. Y’a que du concentré dedans, que du savon, on ne trimballe pas d’eau comme tous les produits liquides qu’on peut utiliser, il n’y a pas d’emballage plastique, donc en terme de recyclage… Aujourd’hui on nous empêche de faire un produit non emballé, ce qui est dommage parce que quand on vend un cube nu, tout est recyclé puisque que vous utilisez tout. Donc c’est un produit à un prix dérisoire, qui n’a que des avantages, qui est complètement dans l’air du temps.

K : Quels sont vos projets ?
Ah ! Ben, c’est de continuer de communiquer sur le savon. On a un projet de création d’un musée, ça fait quelques années que je travaille mais on espère que les choses vont avancer dans les mois qui viennent parce que les gens sont demandeurs, on a des capacités d’accueil assez importantes, donc un des projets c’est d’arriver à faire visiter ce patrimoine qu’on détient. Au passage, on fera une boutique pour les gens qui sont intéressés pour acheter du savon de Marseille. Y’a une sorte de frustration : quand je tiens ce discours sur le vrai produit de Marseille, les gens y sont sensibles parce qu’encore aujourd’hui, quand ils achètent du savon de Marseille, ils sont persuadés que ça vient de Marseille et qu’il est fait de manière traditionnelle. Quand on leur dit que ce n’est pas le cas, ils disent : « Alors, je veux acheter le vôtre ! » On est industriels et on n’a pas de boutique, donc c’est un écueil qu’on va essayer de faire sauter.

K : Vous sentez-vous lié à Marseille, au travers de votre activité ?
Ah ! Heureusement, oui ! Même si mon accent ne montre pas une origine marseillaise, j’y suis très attaché, complètement. Quand on a pris le virus du savon, on peut que se sentir marseillais, hein !

Propos recueillis par Claude Ranaivo le 18/10/07 ; rédaction : Odile Fourmillier ; image : Anne Muratore.

Réactions à ce temoignage

1 Message

  • Un cube dans l’air du temps 28 avril 2008 17:38, par Sabine Vinay

    Depuis que je suis enfant, j’entend parler du fameux savon de Marseille, ( je ne suis pas d’origine marseillaise ) et de ces propriétés bénéfiques.
    Il est intéressant de voir que c’était et que c’est toujours une tradition familiale et que ça remonte souvent très loin dans le temps.
    J’apprend aussi du coup, sa préparation et les divers produits utilisés pour sa fabrication.
    Ce qu’il était au départ et tous les produits qui ont pus en dérivés.
    Par contre ce qui est dommage, c’est qu’avec le modernisme et l’obligation de s’aligner sur les marchés et la concurrence actuelle les emplois eux s’en sont trouvés réduits.

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